Philosophie médiévale : peut-on s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu ? (2/5)

      « Oui, le Seigneur est bon, éternel est son amour » (Ps 99) ; « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Gn 1 ; 31). Comme nous le dit le psaume, Dieu est la bonté suprême, bonté qui crée des êtres bons, comme l’affirme ce verset de la Genèse. Dieu le Créateur voit lui-même que l’œuvre de sa Création est bonne, très bonne, et il y a bien lieu de dire que cette bonté est la trace de la Bonté du Créateur. L’homme est chaque jour, à tout instant au sein de cette Création de Dieu. Ainsi par ses sens il a la capacité de se rapprocher de la connaissance de Dieu en contemplant ses traces divines dans la nature qu’Il a créé. Par nos cinq sens nous avons accès à une telle contemplation. Oui, c’est le premier moyen grâce auquel l’homme n’a pas besoin de se séparer du sensible pour se rapprocher de Dieu, c’est le premier moyen par lequel nous pouvons nous appuyer sur le sensible pour arriver à une certaine connaissance de Dieu. C’est une première étape, c’est l’étape fondamentale qui a l’avantage d’être une expérience commune à tous les hommes. En effet, tous, que nous soyons déjà croyant ou encore privés de la grande grâce de la Foi, nous sommes en ce monde au sein de la Création. Et cela ne dépend pas de nous, la Création s’offre à nous, elle est là, nous n’avons pas à la chercher pour la trouver car nous même sommes des créatures parmi la Création. Il ne s’agit pas d’une quelconque divinisation de la Création, mais de l’admiration devant les œuvres de Dieu qui nous paraissent parfois être infiniment belles et qui pourtant ne sont qu’un pâle et infime reflet de la Beauté du Créateur. Voici l’expérience que tout homme peut faire : par la beauté qui frappe ses yeux, même dans les choses les plus humbles de la vie quotidienne, par les douces mélodies d’oiseaux qui inondent nos oreilles dès les premières lueurs du jour, par le goût délicieux d’un plat, par l’odeur enivrante du parfum des fleurs et par la délicatesse éprouvée en passant sa main à la surface d’un champ de blé, oui par chaque sens nous est donné l’occasion de découvrir la beauté du Créateur dans son œuvre. Et bien souvent nous passons à côté de cette découverte de l’action de Dieu dans la Création qui s’offre à nous par le sensible. Oui bien souvent, et même trop souvent comme nous le rappelle ce passage du livre de la Sagesse : « Oui, vains par nature tous les hommes en qui se trouvait l’ignorance de Dieu, qui, en partant des biens visibles, n’ont pas été capables de connaitre Celui-qui-est, et qui, en considérant les œuvres, n’ont pas reconnu l’Artisan » (Sg 13 ; 1). Cette phrase magnifique vient nous rappeler qu’il n’est pas besoin d’un paysage « extraordinaire » pour s’approcher de la connaissance de Dieu par la découverte de ses traces dans le créé, mais que nous devons avoir cette attitude d’émerveillement vis-à-vis de toute chose, aussi humble et insignifiante puisse-t-elle nous paraitre, puisque Dieu créé toute chose et pas seulement celles qui nous apparaissent « extraordinaires ». Tout être contient la trace du Créateur car tout être tient son être de Celui-ci. En effet « Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut » (Jn 1 ; 3). Ainsi toute chose ordinaire doit être pour nous extraordinaire, non par admiration de la chose créée mais par adoration en elle de Celui qui créé.

      Nous venons donc de voir comment l’homme peut entamer une démarche de connaissance de Dieu par le sensible en tant qu’il est créature pouvant contempler le Créateur à travers la Création dont il fait partie. Il convient maintenant de soulever un deuxième aspect propre à l’Homme qui lui confère une dimension spécifique dans la rencontre avec Dieu. Cette caractéristique conférée à l’homme qui le distingue des autres créatures est soulevée en Genèse 1 ; 28-29 « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre », puis dans le second récit de la Création, en Genèse 2 ; 15 « Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder ». Le propre de l’homme parmi la Création est donc son rôle de garant de l’œuvre de Dieu, rôle donné par le Seigneur. Par cette responsabilité l’activité humaine confiée par Dieu à l’homme est une véritable bénédiction. Contrairement aux anges qui sont faits pour prier, l’homme s’accomplit par son travail. C’est un moyen pour lui de connaitre davantage Dieu car prenant part à la création de Son œuvre il découvre un trait qui lui est commun avec son Créateur, à savoir le travail de création. En effet dans le récit de la Genèse on constate que Dieu lui-même travaille et se repose. Donc par anthropomorphisme, l’homme est le collaborateur de Dieu dans la Création. Ainsi c’est un nouveau moyen qui est offert à l’homme sur le chemin de la connaissance de Dieu. En plus de pouvoir par ses sens recevoir passivement la Création en y percevant les traces de Dieu, il peut et a même la mission spécifique de connaitre davantage Dieu par l’activité non plus seulement passive mais également active du travail permettant de « cultiver » et « garder » ce bien commun qu’est la Création ; un travail qui nécessite toute sa personne et donc tous ses sens.

      La Création est donc un premier moyen pour parvenir à la connaissance de Dieu, d’une part grâce à la contemplation des traces du Créateur et d’autre par grâce au travail confié par Dieu de garder et de prendre part à l’œuvre créatrice. Nous pouvons maintenant évoquer un dernier point nous permettant encore une fois d’affirmer que l’homme peut s’appuyer sur son expérience sensible à travers la Création pour appréhender Dieu. C’est l’homme « imago Dei », image de Dieu : « Dieu  créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1 ; 27). En effet si comme nous l’avons vu précédemment les traces de Dieu sont présentes dans la création, seul l’homme est créé à l’image de Dieu, tandis que les autres créatures ne contiennent la ressemblance de Dieu que par vestige. Voici comment St Thomas d’Aquin distinguera image et vestige : « L’image, comme on l’a dit, représente selon une ressemblance spécifique, tandis que le vestige représente à la façon d’un effet qui représenterait sa cause sans atteindre à la ressemblance spécifique, telles les empreintes qui sont laissées par le mouvement des animaux et qu’on appelle vestiges, telle la cendre qui est appelée vestige du feu, ou la désolation d’un pays qui est appelée vestige de l’armée ennemie » (Somme Théologique, question 93, article 6). L’homme est donc image de Dieu, et c’est plus précisément en son âme que se trouve cette « imago Dei ». Cette présence divine au plus intime de l’être humain pourrait sembler nous écarter d’une quelconque connaissance de Dieu par le sensible. En effet l’âme n’est pas perceptible par les sens et n’est même pas une partie matérielle du corps. Cependant l’image de Dieu en l’homme est belle et bien un caractère fondamental permettant une connaissance de Dieu passant par le sensible. Comment cela est-il possible ? Tout simplement du fait que si l’âme est imperceptible en tant que telle par nos sens, elle fait bien partie du tout de notre personne, tout autant que le corps. Ce qui signifie que lorsque nos sens perçoivent un homme, cela permet à notre intelligence de voir dans cet homme une âme image de Dieu. C’est pourquoi St Augustin écrit dans sa Règle « honorez mutuellement en vous Dieu, dont vous êtes devenus les temples » (Règle ; 2) et nous invite ainsi à découvrir non plus la trace, mais la présence de Dieu dans notre prochain. C’est donc par une approche et un contact avec les autres hommes, êtres charnels et donc sensibles, que je peux bien plus encore que dans toute autre créature y découvrir la présence de Dieu qui transparait à mes sens lorsque je perçois dans la beauté de l’homme l’image du Créateur présente en son âme et qui lui donne toute sa dimension propre au regard des autres créatures. L’homme peut par l’homme et par la compréhension de toute son humanité (corps et âme) se rapprocher davantage de la connaissance de Dieu, car si l’homme n’est pas Dieu, l’image de son Créateur inscrite en lui le rapproche intimement de la nature divine, de manière beaucoup plus forte que toute autre créature terrestre. C’est ce que souligne St Augustin par cette phrase : « Nous trouvons en nous une image de Dieu, c’est-à-dire de cette souveraine Trinité, et, bien que la copie ne soit pas égale au modèle, ou, pour mieux dire, qu’elle en soit infiniment éloignée, puisqu’elle ne lui est ni coéternelle ni consubstantielle, et qu’elle a même besoin d’être reformée pour lui ressembler en quelque sorte, il n’est rien néanmoins, entre tous les ouvrages de Dieu, qui approche de plus près sa nature. » (La Cité de Dieu, livre 11, chapitre 26). C’est ainsi que l’homme, à la différence de toute autre créature terrestre est en mesure de connaitre Dieu. La grandeur de l’homme est donc d’être « capax Dei », capable de Dieu.

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