Philosophie médiévale : peut-on s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu ? (3/5)

      Maintenant établi que l’homme peut s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu à travers la contemplation de la Création et par sa nature humaine différente des autres créatures, voyons maintenant comment la dimension sensible est présente durant la Première Alliance lorsqu’il s’agit des manifestations de Dieu à l’homme, qui permettent aux hommes d’avoir une certaine connaissance du Seigneur. Dans l’Ancien Testament sont présentes de nombreuses théophanies qui permettent à l’homme de rentrer en contact avec Dieu, et qui permettent surtout à Dieu de conclure une Alliance avec son peuple. L’heure de l’Incarnation n’est pas encore venue et pourtant il y a bien déjà une relation qui se tisse entre Dieu et l’homme, et entre l’homme et Dieu. C’est Dieu qui dans son grand Amour prend l’initiative d’une rencontre avec sa créature humaine, rencontre qui va jusqu’à l’Alliance éternelle. L’Ancien Testament nous permet de constater cette Alliance qui perdure à travers les âges et qui prépare la venue incarnée du Verbe de Dieu. Nous pouvons y percevoir la magnifique preuve d’amour du Père qui reste fidèle à son Alliance malgré la faiblesse de l’Homme, et l’admirable abandon à Dieu dont est capable l’Homme lorsqu’il lui reste attaché malgré les épreuves de l’Histoire et sait reconnaitre ses fautes en demandant à Dieu de le prendre en pitié. Pour se manifester à son peuple et plus particulièrement aux prophètes, hommes choisis par Dieu comme porte-parole entre Lui et son peuple pour proclamer l’Alliance au cours de l’Histoire, le Seigneur use donc de manifestations sensibles, de signes appelés théophanies. Nous allons ici en donner quelques exemples, les plus marquants, puisqu’il faudrait finalement reprendre tout entier l’Ancien Testament si l’on voulait en faire une liste exhaustive. Tout d’abord nous avons avec Moïse un dialogue direct avec Dieu où c’est directement la Parole qui se fait entendre du prophète, comme nous le montre ce passage : « S’il y a parmi vous un prophète, c’est en vision que je me révèle à lui, c’est dans un songe que je lui parle. Il n’en est pas ainsi de mon serviteur Moïse, toute ma maison lui est confiée. Je lui parle face à face dans l’évidence, non en énigmes. » (Nb 12 ; 6-8). Dès le commencement de sa mission prophétique, Moïse entend la Parole du Seigneur, et c’est par cette Parole que le peuple de Dieu connaitra Son nom (Ex 3 ; 13-15). Cette Parole sera dès lors toujours entendue par l’intermédiaire du prophète, et ce tout au long de l’Exode. Ainsi sur la montagne du Sinaï  Dieu enseigne aux hommes grâce à Moïse les dix paroles du Décalogue, cette charte religieuse et morale instituée pour tous les hommes (Ex 20 ; 1-17). La Parole est donc au fondement du contact entre Dieu et l’homme durant toute l’Histoire de l’Ancien Testament, que ce soit durant l’Exode avec Moïse ou par les autres prophètes comme Elie, les trois Isaïe, ou encore Jérémie. Mais si c’est bien la Parole qui est au fondement des théophanies, d’autres manifestations sensibles sont présentes durant la Première Alliance qui permettent à l’homme d’appréhender Dieu. Ainsi si nous reprenons l’observation de l’Exode, Dieu ne fait pas seulement parler à Moïse mais se manifeste aussi dans des prodiges et des éléments naturels tels que le feu ou l’eau. En effet lorsqu’Il se révèle pour la première fois à Moïse, c’est par le feu du buisson ardent (Ex 3 ; 2) qui brûle sans se consumer. Mais alors nous pourrions objecter que cette manifestation sensible offerte seulement à Moïse enlève tout caractère universel aux théophanies sensibles, et donc écarte toute possibilité d’expérience commune aux autres hommes. Cependant durant l’Exode, nombreux sont les récits de théophanies sensibles qui nous montrent à quel point un grand nombre d’hommes et de femmes en ont été les témoins. C’est ainsi que nous pouvons citer les dix plaies d’Egypte (Ex 7 ; 14 – 11 ; 10) où la manifestation de compassion de Dieu pour son peuple et sa colère à l’encontre Pharaon ne fait que passer par des éléments naturels, la traversée de la mer Rouge (Ex 14 ; 15-31), la manne comme nourriture (Ex 16) ou encore l’eau jaillie du rocher de Mériba (Ex 17 ; 1-7). Nous pouvons également en dernier lieu rappeler que Dieu se sert de signes sensibles pour instituer ses alliances avec les hommes, notamment par l’huile qui sert à oindre ceux qu’Il consacre comme rois à l’exemple de David (1 S 16 ; 12-13) ou encore lorsqu’il s’agit de consacrer les objets qui serviront pour les sacrifices à Dieu (Ex 30 ; 26-29).

      Nous avons ainsi pu rendre compte de la présence non négligeable des théophanies sensibles présentes dans l’Ancien testament, théophanies qui permettent donc aux hommes d’être témoins de l’action de Dieu envers eux et d’accéder à une appréhension et donc à une certaine connaissance du Seigneur. Mais ce n’est pas la seule dimension présente dans l’Ancien Testament qui puisse nous intéresser dans notre démarche. En effet si Dieu se manifeste sensiblement à son peuple Israël et aux peuples alentours, les hommes aussi se servent du sensible pour entretenir l’Alliance. C’est pourquoi il nous faut maintenant nous intéresser aux ordonnances de rites qui vont permettre à l’homme d’appréhender d’avantage encore Celui vers lequel ils font monter leurs prières et offrent leurs sacrifices. Dans toute l’Histoire du Salut et particulièrement dans l’Ancien Testament, les rites  n’expriment pas seulement le besoin  qu’a l’homme de Dieu mais également le devoir de l’honorer et de le servir afin de rendre grâce pour ses merveilles. C’est pour cela que le mot « culte » dérive de la racine hébraïque « ‘abad » qui signifie « servir ». Il convient tout d’abord de préciser qu’il y a tout lieu de penser que dans la Genèse, l’homme rend bien déjà un culte à Dieu avant de commettre le péché. En effet ce culte ne comporte alors pas d’intermédiaire sensible mais est une communion directe de la créature humaine encore pure à son Créateur. C’est seulement après le péché qu’apparaitront les intermédiaires sensibles nécessaires aux cultes, et notamment les sacrifices. Ainsi dès le livre de la Genèse nous pouvons voir apparaitre les cultes à Dieu, à l’exemple de Noé « Noé construisit un autel au Seigneur, il prit de tous les animaux purs et de tous les oiseaux purs et offrit des holocaustes sur l’autel » (Gn 8 ; 20) ou encore d’Abraham « Et là, Abram bâtit un autel au Seigneur qui lui était apparu. Il passa de là dans la montagne, à l’orient de Béthel, et il dressa sa tente, ayant Béthel à l’ouest et Aï à l’est. Là, il bâtit un autel au Seigneur et invoqua son nom. » (Gn 12 ; 8). Mais si les cultes présents dans l’Ecriture sont bien à l’initiative des hommes comme devoir envers Dieu, il convient de préciser que Dieu pose cependant des interdits et des recommandations. Ainsi en Gn 4 ; 3-7, le seigneur n’accepte pas le sacrifice de Caïn car celui-ci n’y met pas son cœur et est déjà disposé à tuer son frère Abel. Nous voyons également que très tôt est posé l’interdit des sacrifices humains, comme nous le montre le passage du sacrifice d’Isaac (Gn 22) ou encore les versets 2 et 3 du chapitre 20 du Lévitique. La prostitution sacrée est également proscrite (Dt 23 ; 18), à la différence des religions cananéennes voisines. Le centre du culte est l’arche qui est d’abord mobile puisque accompagnant le peuple nomade, puis se fixe en différents sanctuaires tel celui de Silo (Jos 18 ; 1) pour enfin être établit par le roi David à Jérusalem au sein du Temple (1 R 6). Le Temple deviendra alors l’unique lieu des sacrifices pour le reste de l’Ancien Testament. Les cultes des hommes rendus à Dieu sont donc bien des appuis sensibles afin de mieux connaitre Dieu en lui rendant ce devoir d’action de grâce. Ces cultes sont bien fixés dans le temps et dans des lieux visibles (arche, tente de la Rencontre, Temple,…). Le peuple d’Israël restera toujours attaché à ces cultes qui marqueront même dans les moments les plus sombres de leur histoire leur fidélité à Dieu et à leur Alliance avec Lui. Ainsi au retour d’Exil ils reprendront les prescriptions données par Moïse aux temps d’autrefois, ce qui leur permettra une fois encore de s’affirmer toujours dans une même tradition qui rend présent la conscience de Dieu au sein de leur histoire à travers leurs rites ancrés dans le sensible. Ce sont également les cultes qui permettront à Israël de rester fidèle au Seigneur et à Sa Loi (1 Maccabées 1 ; 62-63) lorsqu’il sera déporté et dispersé dans différents territoires, notamment à Babylone, et qu’il verra ses terres données par Dieu à Moïse occupées par des étrangers païens. Le culte prend donc trois dimensions durant l’histoire  de la Première Alliance : il rappelle tout d’abord les événements du passé, il les actualise en raffermissant ainsi la foi du peuple en Dieu présent et puissant comme par le passé (Ps 81, Ps 106) et enfin il stimule et garde présente l’espérance de la venue du Messie. De plus, le troisième Isaïe (Is 56 ; 1-8) annonce que les rites et cultes au Seigneur ne sont pas réservés à l’élite du peuple d’Israël mais que tout homme est appelé à rendre grâce à Dieu et à rentrer dans son Alliance. C’est donc l’universalité du Salut passant par le concret des cultes qui est ici soulignée. Ainsi les cultes et rites sont présents dans toute l’Histoire de l’Ancien Testament, et permettent aux hommes d’exprimer leur action de grâce à Dieu, ce qui leur fait prendre conscience du caractère sacré de la nature divine. Nous avons donc un réel moyen de connaissance de Dieu ayant son appui dans le sensible.

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