Philosophie médiévale : peut-on s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu ? (4/5)

      La dimension sensible comme appui pour s’élever vers Dieu est comme nous l’avons vu omniprésente durant toute la Première Alliance. Avançons maintenant une dernière fois dans l’Histoire du Salut afin de voir s’il en est de même pour la période s’étalant de l’Incarnation à l’Eglise actuelle, Corps Mystique du Christ. Voyons tout d’abord en quoi la part de la dimension sensible dans l’appréhension de Dieu culmine dans le mystère de l’Incarnation. « Peut-être, à l’idée que ton Verbe, éloigné comme il est, ne se joindrait pas à l’homme, aurions-nous tenu notre cas désespéré, si, fait chair, il n’eût habité parmi nous » (Confessions, livre X – 43 (69)). Par cette phrase, St Augustin nous invite à reconnaitre l’apparente évidence de l’existence d’un gouffre entre Dieu et l’homme, gouffre qui enlève toute possibilité à l’homme de connaitre Dieu. Cependant cette phrase, si elle soulève ce problème, y apporte une réponse claire : Dieu est proche de la nature humaine, car « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1 ; 14). Le Verbe, Fils unique de Dieu consubstantiel au Père car partageant la même nature divine, s’est fait homme. Tel est l’admirable mystère de l’Incarnation. « Caro cardo salutis est », la chair est la charnière du Salut, comme le souligna Tertullien bien avant St Augustin. En effet, Jésus le Christ est vrai Dieu et vrai homme, et c’est la garantie que Dieu s’est entièrement montré et donné à nous dans un corps sensible, un corps comme le nôtre et ce sans perdre son entière nature Divine. Ainsi le Christ, Verbe fait chair pour nous s’est déployé dans le même monde sensible que celui dans lequel nous vivons et a connu toute les sensations et émotions que nous pouvons connaitre. La question de la nature du Christ (divine, humaine ou bien les deux à la fois ?) n’a pas toujours été claire au début du christianisme, et des Conciles ont été nécessaires afin d’affirmer clairement l’unité des deux nature assumées complètement en Christ. Ainsi le premier Concile à introduire cette polémique a lieu en 325 à Nicée et ce n’est qu’en 680 lors du 3e Concile de Constantinople, plus de 300 ans plus tard, que sera définitivement affirmée par l’Eglise l’union des deux natures totalement assumées en la personne du Christ. Ainsi de nombreuses personnes on soutenu cette coexistence des deux natures, à l’exemple d’Epiphane de Salamine (fin du IVe siècle) qui affirme que le Christ a assumé tout l’homme pour que tout l’homme soit sauvé, ou encore à l’exemple du pape Damase (366-384) qui affirme que le Fils de Dieu a assumé l’âme, le corps et l’esprit de l’homme. Il condamne également la « christologie des deux Fils » qui consistait à dire que le Fils de Dieu par nature avait assumé le Fils de Dieu par grâce. Ces quelques précisions permettent maintenant d’affirmer avec certitude que par son Fils incarné, Dieu rencontre sensiblement l’homme et que l’homme peut dès lors véritablement passer par le Christ sensible et charnel tout comme lui pour parvenir à connaitre Dieu, et cela sans plus passer par d’autres intermédiaires qui étaient nécessaires jusqu’à ce jour du temps où le Verbe s’est fait chair. Ainsi dans la personne du Christ ce sont tous nos sens qui peuvent appréhender Dieu, et tout d’abord l’ouïe, car de toute éternité le Fils est d’abord le Verbe, la Parole de Dieu par qui tout fût créé aux origines et qui dès lors prend chair pour être désormais audible par tous les hommes. C’est pourquoi St Augustin écrit ceci : « verbe de chair qui sonna aux oreilles des hommes pour être cru, cherché au-dedans et trouvé en l’éternelle Vérité où, unique bon maître, il instruit quiconque apprend » (Confessions, livre X – 8(10)). Par tous ses sens l’homme peut alors rencontrer Dieu en la personne du Christ elle-même douée de sens. La rencontre intime entre l’homme et Dieu est désormais plus que jamais possible et accessible à tous. St Augustin en viendra même à interpréter en ce sens la parole du Christ « je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». Ainsi il dira dans un de ses commentaires d’évangile « Lui qui demeure auprès du Père, il est la Vérité et la Vie ; en revêtant notre chair, il est devenu le Chemin », ou encore dans un autre de ses écrits : « Le Christ notre Dieu est la patrie où nous aspirons, et le Christ devenu homme est la voie qui nous y mène. Par lui nous allons donc à lui; que craignons-nous de nous égarer? Sans quitter son Père il est venu parmi nous. Il prenait le sein de sa mère, et il soutenait le monde. Il était couché dans l’étable, et en même temps la nourriture des Anges; Dieu et homme tout à la fois, l’humanité est en lui unie à la divinité et la divinité unie à l’humanité. Son humanité toutefois n’a pas le même principe que sa divinité; il est Dieu, parce qu’il est le Verbe, et homme, parce qu’il est le Verbe fait chair ; mais il est resté Dieu tout en prenant un corps humain, et en devenant ce qu’il n’était pas, il n’a rien perdu de ce qu’il était. »  (St Augustin, sermon CXXIII). Comme nous le montre St Augustin, le Christ est donc le Chemin sensible par lequel l’homme peut parvenir à Dieu le Père. St Augustin nous exhortera même à suivre entièrement le Christ dans Son humanité : « Suis cette voie de son humanité, et tu arrivera à la divinité » (Sermon CXLI). Mais outre la dimension entière de Dieu fait homme, le Christ est également la manifestation du Créateur prenant chair dans Sa créature et dans la Création. Il rejoint donc encore davantage les hommes en partageant cette dimension de créature sans pour autant perdre sa nature de Créateur. C’est une telle merveille que souligne encore une fois St Augustin dans ses sermons : « Tressaille donc, ô monde des croyants, puisque pour te sauver est venu parmi nous le  Créateur même du monde. Le Père de Marie est ainsi le Fils de Marie; le Fils de David, le Seigneur de David ; le descendant d’Abraham existait avant Abraham ; celui qui a formé la terre a été formé sur la terre; le Créateur du ciel a été créé sous le ciel; il est en même temps le jour qu’a fait le Seigneur, le jour et le Seigneur de notre coeur. Marchons à sa lumière, réjouissons-nous en lui et soyons transportés d’allégresse » (Sermon CLXXXVII). Ou encore : « Il a fait l’homme et il s’est fait homme ; il est né d’une Mère après l’avoir créée, il est prié sur les bras que lui-même a formés, attaché au sein qu’il remplit, faisant entendre dans une étable les vagissements inarticulés de l’enfance muette, quand il est le Verbe sans lequel est réduite au silence toute éloquence humaine » (Sermon CLXXXVIII). Ainsi par le mystère de l’Incarnation est donnée à l’homme cette complète possibilité d’appréhender Dieu de manière directe dans et par le sensible, sans avoir à se séparer de son humanité, car le Christ assume tous les hommes et également tout l’homme. C’est pourquoi St Irénée résumait ainsi un si grand mystère : « Dieu s’est fait homme, afin que l’homme se fasse Dieu », qu’il ait accès à Dieu tout en restant lui-même.

      Ainsi nous pourrions dire que le Christ a permis à l’homme d’avoir un contact sensible avec Dieu à un moment de l’Histoire. En effet Dieu se faisant homme, cet homme est né un jour du temps et est mort un jour du temps. Cependant si c’est bien le cas, le Christ a cependant promis aux hommes d’être toujours présent dans le monde. C’est ainsi qu’Il prononce ces paroles au moment de remonter vers Son Père : « Je suis avec vous tous les jours » (Mt 28 ; 20). Nous allons donc maintenant montrer comment, à travers les éléments sensibles du pain et du vin, le Corps et le Sang du Christ présents dans l’Eucharistie permettent en partie de justifier les paroles de Jésus prononcées au moment de l’Ascension. « Prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi. » Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous. » (Lc 6 ; 19-20). Par ces paroles, le Christ se rend réellement présent pour nous dans du pain et du vin devenus son Corps et son Sang. Lors de la dernière Cène, Il institue donc l’Eucharistie en donnant mission à ses apôtres et ainsi aux hommes de continuer ce sacrifice du Corps et du Sang du Christ jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce qu’Il revienne dans la gloire. Ainsi le Christ se fait pour nous nourriture sensible dans l’Eucharistie, puisque ce divin mystère nous fait réellement manger le Corps et boire le Sang de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Le Fils a ainsi institué ce sacrement afin que les hommes des générations futures puissent eux aussi profiter à leur tour de cette Présence dans le pain et le vin consacrés. En effet, comme l’indique St Ambroise de Milan, la prière de consécration rend présent le Christ dans les espèces naturelles que sont le pain et le vin : « Le Seigneur Jésus lui-même le proclame : « Ceci est mon corps » Avant la bénédiction par les paroles célestes, on l’appelle d’un autre nom ; après la consécration, c’est le corps qui est désigné. Lui-même dit que c’est son sang. Avant la consécration, on l’appelle autrement ; après la consécration, on l’appelle le sang. Et tu dis: « Amen », c’est-à-dire : « C’est vrai. » Ce que prononce la bouche, que l’esprit le reconnaisse. Ce qu’exprime la parole, que notre coeur le ressente. » (St Ambroise de Milan, Traité des Mystères). Nous mangeons donc sensiblement, nous consommons Dieu dans le Fils présent réellement dans l’Eucharistie. Par cela nous l’appréhendons, car Il se fait tellement proche de nous qu’il accepte de devenir notre aliment. Or la nourriture est quelque chose de vital à l’homme, et le pain et le vin sont les éléments de base de la nutrition. Par Sa Présence dans le pain, Dieu le Fils donne une nouvelle dimension  au travail des hommes qui pétrissent ce pain ainsi qu’aux éléments de la Création utilisés à cette fin (blé,…). Il en va de même pour le vin qui est « fruit de la vigne et du travail des hommes ». Ainsi l’homme qui reconnait le Christ présent sensiblement dans l’Eucharistie reconnait également comment Dieu, par ce mystère, donne toute sa dimension sacrée à la Création et au travail de l’homme sur elle dans la transformation du blé en pain et du raisin en vin. A l’instant où les paroles de la consécration eucharistique sont prononcées par le ministre, la transsubstantiation a lieu de la même manière que le soir de la Cène, et c’est alors qu’il nous faut reconnaitre dans le pain et le vin la Divine Présence. C’est pourquoi St Augustin nous exhorte : « Reconnaissez dans le pain ce qui fut suspendu à la croix, et dans ce calice ce qui coula de son côté » (Sermon III). Aujourd’hui encore, nous pouvons faire l’expérience sensible de Dieu en mangeant et voyant son Fils livré pour nous, dans le pain et le vin consacrés, et cela car le Christ lui-même nous a demandé par l’intermédiaire de ses apôtres de faire cela en mémoire de Lui. « Ce pain donc que vous voyez sur l’autel, une fois sanctifié par la parole de Dieu, est le corps du Christ. Ce calice, ou plutôt ce que contient ce calice, une fois sanctifié aussi par la parole de Dieu, est le sang du Christ; et le Christ Notre-Seigneur a voulu par là proposer à notre vénération son propre corps et ce sang qu’il a répandu en notre faveur pour la rémission des péchés » (St Augustin, Sermon CCXXVII).

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