Philosophie médiévale : peut-on s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu ? (5/5)

      Nous avons montré comment le sensible prend part à la connaissance de Dieu à travers l’Incarnation et l’Eucharistie. Essayons maintenant de comprendre de quelle manière cet appui sensible pour accéder à l’appréhension de Dieu est également présent aujourd’hui, à travers l’Eglise. Par cette Eglise que fonda le Christ en la confiant à St Pierre « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle » (Mt 16 ; 18) est présent le Corps Mystique du Christ, comme nous le dit l’apôtre St Paul dans son épître aux Colossiens : « Il (le Christ) est aussi la Tête du Corps, c’est-à-dire de l’Eglise » (Col 1 ; 18). C’est pourquoi nous ne pouvons pas dire que la présence parmi nous du Seigneur n’a eu lieu qu’à un moment donné de l’Histoire, puisque même si Il n’est plus physiquement présent dans le monde (mis à part dans l’Eucharistie) nous pouvons sentir sa présence par cette Eglise constituée d’hommes, réalités sensibles, dont Il est la Tête. C’est de cette présence du Christ en l’Eglise que St Augustin écrit : « Félicitons-nous donc et rendons grâce de ce que nous sommes devenus, non seulement des chrétiens, mais le Christ lui-même. Comprenez-vous, frères, la grâce que Dieu nous a faite en nous donnant le Christ comme Tête ? Soyez dans l’admiration et réjouissez-vous, nous sommes devenus le Christ. En effet, puisqu’il est la Tête et que nous sommes les membres, l’homme tout entier, c’est lui et nous (…). La Plénitude du Christ, c’est donc la Tête et les membres ; qu’est-ce à dire : la Tête et les membres ? Le Christ et l’Eglise. » (Traités sur St Jean, XXI, 8). St Thomas d’Aquin dira plus tard : « Tête et membres, une seule et même personne mystique pour ainsi dire » (Somme Théologique 3, 48, 2, ad 1). Les hommes peuvent aujourd’hui appréhender Dieu par le sensible tout spécialement grâce aux sacrements dispensés par l’Eglise, qui sont des signes efficaces de la grâce institués et confiés par le Christ par lesquels la vie divine nous est dispensée. Ce sont des rites visibles qui portent des fruits invisibles. Ainsi chaque sacrement est bien signifié par des éléments sensibles : le Baptême par l’eau, la Confirmation par l’huile du St Chrême, l’Eucharistie par le pain et le vin, la Confession par le prêtre « alter Christus », l’Onction des malades par l’huile des malades, l’Ordre par le St Chrême et le Mariage par les alliances. Par les sacrements confiés à l’Eglise, c’est le ministère du Christ qui est réellement continué aujourd’hui, et le ministère du Christ n’est autre chose que la volonté de faire connaitre Dieu le Père aux hommes. C’est donc par les signes sensibles évoqués précédemment qu’est effectué ce ministère du Christ en Son Corps qui est l’Eglise. Lorsque nous nous confessons, nos yeux voient un prêtre et nos oreilles entendent un prêtre, mais c’est mystérieusement le Christ qui nous pardonne en nous donnant l’absolution par les mains du prêtre et en nous parlant par sa bouche. Et ce sacrement nous permet bien de comprendre davantage Dieu par la prise de conscience de son infinie miséricorde. Il en est de même pour les autres sacrements où c’est à chaque fois la personne du Christ qui agit à travers les ministres dispensateurs. Ainsi lorsque le prêtre consacre l’Eucharistie, nos sens peuvent voir un homme, nos oreilles l’entendre et nos mains le toucher, et pourtant ce prêtre agit « in persona Christi ». Ou encore lorsqu’un homme et une femme s’unissent dans le sacrement du mariage, nous ne voyons que des anneaux et des personnes, et pourtant c’est bien en réalité une réalisation de l’Alliance entre Dieu et l’Homme et entre Dieu et l’Eglise. Les sacrements sont donc véritablement des moyens pour tous les hommes de rentrer davantage en contact avec Dieu, de le connaitre toujours plus et donc de l’appréhender en s’appuyant sur des éléments sensibles. Nous pouvons enfin parler de la liturgie dans l’Eglise qui permet également de se rapprocher de Dieu. En effet, mis à part les sacrements dont nous venons de parler, le reste de la liturgie, même si elle n’est pas présence réelle de Dieu, nous permet de l’appréhender, et notamment d’appréhender Sa Grandeur et Sa Beauté. La liturgie est là pour que l’homme puisse bénir et louer son Dieu, elle est louange et adoration. Dans la Tradition, la liturgie est considérée comme œuvre de la Trinité et est ouverte à tous par sa beauté qui emmène au cœur du mystère. Par la liturgie, les fidèles « expriment  et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise » (Constitution Sacrosanctum Concilium, paragraphe 2). Par la liturgie terrestre qui se déploie dans le sensible est manifestée et anticipée la liturgie céleste déjà actuelle à laquelle toute la Création prendra part lors du retour du Christ. Toute personne, qu’elle soit croyante ou non, est forcément touchée par la beauté de la liturgie. Ainsi il nous arrive d’être en émoi en entendant la beauté majestueuse de chants grégoriens ou encore en voyant la beauté pure et pourtant si simple des ornements liturgiques et des objets servant aux cultes (calice, ciboire et autres vases sacrés), ou encore en sentant le parfum enivrant de l’encens représentant nos prières montant vers Dieu. Et pourtant ce n’est pas tant la liturgie en elle-même que nous trouvons belle que Celui qu’elle se veut adorer et bénir. Ainsi, la liturgie qui est perceptible à nos sens n’est que le discret et humble reflet de la Beauté de Dieu, et elle s’efface devant Celui qu’elle veut servir. Par sa beauté sans excès et son harmonie, la liturgie présente de tous temps permet donc à l’universalité des hommes d’appréhender le caractère sacré du Dieu Trinité.

        Nous avons ainsi tenté de montrer comment l’homme, dans toute l’Histoire du Salut et ce jusqu’à nos jours, peut accéder à Dieu sans renier sa condition humaine de créature sensible et douée de sens. En effet en remontant aux origines par la relecture de la Genèse, nous avons pu constater que l’homme peut ancrer son cheminement vers une connaissance de Dieu par le sensible en découvrant Ses traces dans la Création dont il fait partie. L’homme étant collaborateur de Dieu dans Sa tâche créatrice, nous avons vu en quoi cette mission de travail confiée à l’homme avant le péché et donc faisant partie intégrante de sa nature lui permet de comprendre que Dieu est créateur en partageant cette caractéristique. Enfin, nous avons dans ce récit de la Genèse insisté qu’étant image de Dieu, l’homme est un être privilégié par Dieu et invité à une intimité avec Lui qui lui permet de l’appréhender davantage, étant créé à Son image et à Sa ressemblance. En montrant ensuite en quoi l’Ancien Testament est constitué de nombreuses théophanies sensibles, nous avons pu affirmer que Dieu lui-même utilise le sensible pour que les hommes le connaissent et entrent dans Son Alliance. De plus, l’observation des rites et cultes rendus par les hommes à Dieu durant cette période a confirmé cette affirmation d’une Alliance entre Dieu et les hommes entretenue sans cesse à travers les sacrifices et autres oblations, signes sensibles de l’Alliance invisible et éternelle. En dernier lieu nous nous sommes intéressés à l’Incarnation par laquelle Dieu dans sont Verbe se fait homme en partageant l’entière dimension sensible de la Création et donc des hommes que nous sommes. Par l’observation de cet admirable mystère, nous avons pu montrer en quoi l’homme, être fini, peut plus qu’à tout autre moment de l’Histoire communier au Dieu infini qui vient le rencontrer dans sa condition charnelle et donc également sensorielle. Enfin, nous avons pu constater qu’à travers son Eglise et les sacrements qu’elle dispense en Son nom, Dieu se manifeste encore aujourd’hui par des signes sensibles à l’homme et que celui-ci, par la liturgie qu’il fait monter vers le Seigneur appréhende toujours davantage Sa Gloire et sa suprême Beauté. Ainsi si nous reprenons la phrase de Denys l’Aréopagite qui a permis notre réflexion : « La Cause de toutes choses n’est dans aucun lieu. Elle n’est pas vue et on ne peut la saisir par les sens. Elle ne se perçoit pas par les sens et ne leur est pas perceptible » (Traité de la théologie mystique, IV), nous pouvons oser affirmer que Dieu est bel et bien saisissable par les sens, que l’homme peut vraiment s’appuyer sur le sensible pour appréhender Dieu. Cependant cela ne diminue en rien le fait que la transcendance de Dieu fait de Lui l’infiniment tout Autre. En effet si l’homme peut s’appuyer sur le sensible pour l’appréhender, Dieu reste une réalité qui n’est pas substantiellement sensible et humaine. Ainsi la nécessité et la beauté de l’extase mystique sur le chemin menant à la communion avec Dieu qui est proposée par Denys n’est pas à bannir. Nous devons simplement reconnaitre que le sensible est créé bon par Dieu et qu’en conséquence l’homme peut commencer et fonder son cheminement vers l’union à Dieu en découvrant Ses merveilles déjà présentes dans la Création et la nature humaine.

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