Les Grossesses Pour Autrui (1/4)

A louer…

       L’évolution remarquable de la médecine en matière de soin mais aussi d’aide à la procréation, et ce dans divers pays, pose des questions éthiques sur ces nouveaux procédés. Je voudrais traiter ici du cas des « maternités de substitutions » ou « grossesses pour autrui » (GPA) ou encore « mères porteuses ». Si cette pratique est encore interdite en France, elle est au cœur des débats et risque peu à peu de s’imposer comme une nouvelle évidence pour répondre à la demande des couples stériles. En 2009 par exemple, 60% des français se disaient favorables au recours aux mères porteuses. Par ailleurs, dans cette optique d’offre et de demande, la gestation pour autrui englobe dans la totalité du procédé de nombreux aspects qui méritent d’être questionnés. Face à l’industrialisation grandissante de la procréation, nous ne pouvons rester sans nous interroger sur le bien fondé de ce qui risque de se présenter comme une norme, sous l’unique motif de la compassion et des bons sentiments. Car si l’émotion peut constituer une démarche d’attention envers l’autre, nécessaire à l’appréhension de sa souffrance, elle est facilement manipulable et ne peut être le moteur d’une légitimation de tout acte, dans le champ de plus en plus vaste des possibles. En effet, si le désir des couples doit être entendu, compris, et si des solutions adaptées doivent être proposées, il ne doit pas se soustraire à un jugement éthique qui pose un regard sur l’acte en lui-même, sur ce qui est mis en œuvre pour permettre ce même acte et sur la motivation qui l’entoure. Cette visée ne cède pas à l’unique compassion (mais ne l’exclut pas non plus) qui ôte une certaine objectivité du jugement et qui, sous couvert d’humanité, déshumanise ce qui est pourtant profondément et exclusivement humain, en perdant le sens authentique de la procréation.

       Aussi, suivant L.Ferry : « Les questions d’éthiques n’ont en leur fond aucun lien avec les connaissances scientifiques. ». « Le fait de savoir ce qui est ne détermine en rien ce qui doit être. » (J-M Boles). L’évolution de la technique ne doit pas nous faire oublier qu’il y a une permanence d’humanité en matière éthique. Cette permanence est gage d’un authenticité de la décision car elle touche ce qu’est invariablement – être – humain. En technicisant de plus en plus la reproduction il y a le risque de ne plus agir en accord avec notre humanité, qui ne tient pas seulement à une tradition séculière, mais aussi à une invariance anthropologique qui implique un juste usage des nouvelles techniques.

       Je traiterai ici principalement de la GPA et peu de la Fécondation In Vitro (FIV) qui en fait partie. Cela fera sans doute l’objet d’un prochain article. Nous verrons donc ces différents points au fur et à mesure des publications :

       Autant de domaines variés qui ne peuvent se résumer au seul désir des couples stériles. Cet article se base principalement sur une l’analyse de Myriam Szejer (Pédopsychiatre, psychanalyste) et Jean-Pierre Winter (psychanalyste) : Les maternités de substitutions d’où seront extraites de nombreuses citations insérées dans l’article.

       Ce qui conduit à ces GPA

       Chez le couple stérile

       Dans un premier temps, la souffrance du couple qui ne peut avoir d’enfants doit être prise en compte et écoutée. La stérilité est une déficience biologique (parfois psychologique aussi) qui a de lourdes conséquences sur le couple en lui-même, sur la femme qui ne pourra porter la vie dans son ventre, et pour l’homme qui renonce à engendrer, qui met « fin » à sa descendance généalogique. L’impossibilité de la maternité et de la paternité par la procréation naturelle peu conduire à une forme de frustration devant cette stérilité, incompétence prise à titre personnelle à reproduire le même, l’autre, à devenir mère, père. A cela s’ajoute la pression (parfois inconsciente) de l’entourage familiale et plus globalement de la société avec les parents et les enfants qui entourent le couple stérile… Rien de plus normal dans ce genre de situation que de se tourner directement vers ce qui peut résoudre ce problème, car enfin, il y a bien un problème : que la dimension du couple ne se résume pas à la procréation est vrai mais il n’en demeure pas moins que cette fécondité de la relation a quelque chose de quasiment (voir complètement) instinctif, naturelle et surtout nécessaire à l’épanouissement du couple. Lorsqu’elle n’est pas au rendez-vous, il y a comme un manque, l’échec de cet échange, de ce processus biologique (le sperme vers l’ovule et les menstruations qui rappellent cette idée de la fécondité possible) qui ne remplit plus sa finalité propre, son but naturel. Si d’un côté on tente à tout prix d’empêcher la fécondité d’une relation par divers moyens non-naturels (préservatif, stérilet, pilule etc…) imposant par ces moyens artificiels une non-maîtrise de sa propre sexualité, on a de l’autre côté cet appel de détresse des couples stériles souhaitent par tous les moyens réinscrire une dimension féconde dans leur couple.

       Ainsi peut s’imposer le recours aux GPA (suivant les cas de stérilité, la motivation du couple, la législation en vigueur etc…) pour un couple qui se tournerait (ou que l’on aurait tourné) vers cette forme unique de fécondité. En effet, recourir à une GPA chez un couple est le fruit d’une infertilité soit effective soit psychologique non résolu. C’est le refus de recourir à l’adoption ou à d’autres méthodes, qui peuvent permettre de résoudre certaines infertilités, comme la Naprotechnologie :

       « Les techniques visant à l’élimination des obstacles à la fécondité naturelle, telles que le traitement hormonal de l’infertilité d’origine gonadique, le traitement chirurgical de l’endométriose, la désobstruction des trompes ou la restauration microchirurgicale de leur perméabilité, sont quant à elles licites. Elles peuvent être considérées comme de véritables thérapies, dans la mesure où, une fois résolu le problème qui est à l’origine de la stérilité, le couple peut accomplir les actes matrimoniaux dans le but de la procréation, sans que le médecin interfère directement dans l’acte conjugal en tant que tel. Aucune de ces techniques ne remplace l’acte conjugal, qui reste la seule digne d’une procréation responsable ».

       Nous aborderons ce point plus en détail dans la partie « D’autres formes de fécondité ».

       Du côté de la mère porteuse

       Deux situations sont à distinguer ici. D’abord la réelle compassion que peut éprouver une femme de bonne volonté qui propose ses services corporelles afin de pallier à la souffrance d’un couple stérile (on peut noter ici la dérive dangereuse que la proposition de ce genre de services peut engendrer). Certaines refusent même jusqu’au dédommagement financier du temps de la grossesse (hors coûts hospitaliers). La compassion invoquée par la GPA suffirait à légitimer la pratique. Compassion qui se tourne vers l’autre mais qui est aussi souvent le renvoi à une souffrance personnelle et qui peut agir comme « réparation » de cette souffrance. Dans ce dernier cas, jusqu’à quel point cette gestation pour autrui est réellement pour autrui ? N’est-ce pas plus pour soi avec ce risque de s’attacher à cette « réparation » ?

       La deuxième situation est celle des difficultés financières de femmes (principalement dans dans des pays étrangers) qui poussent à proposer leur utérus contre rémunération. La naissance se fera déjà dans le contexte d’un dérangement qui fait l’objet d’une compensation, dans le contexte d’un commerce, d’un commerce humain. La grande précarité impose une forme d’exploitation du corps humain par des couples riches qui auront le moyens de recourir à ces pratiques encore illégales. La naissance, lieu d’accueil et de gratuité face à une nouvelle vie, devient donc un commerce, une relation d’offre et de demande où tout le monde y trouve son compte. Ou presque : qu’en est-il de l’avenir du bébé qui va naître, lorsque l’on sait combien la naissance, ce premier passage de la vie humaine (qui se poursuit tout au long des âges avec l’adolescence etc…), marque inconsciemment le nouveau-né ?

       Qui est impliqué ?

       La tendance actuelle de nos sociétés modernes est d’inverser les priorités, et de ne focaliser l’attention que sur la partie demanderesse. De manière générale, c’est donc cette tendance qui pousse à légiférer sur des cas particuliers en ne focalisant l’attention que sur les acteurs de ces demandes aptes à les formuler. On voudrait légiférer, porter à une loi générale ce qui n’est du ressort que d’une demande particulière et à sens unique. Le problème éthique qui se pose alors est de ne voir l’objet de ces demandes (ce qui est visée par la partie demanderesse) qu’en second plan, et d’imposer à cette finalité des démarches un prix parfois lourd à payer. Du moins, l’on estime que les bons sentiments suffiront à en atténuer la gravité voir à la faire disparaître.

       La fin justifierait alors les moyens et peu importe (ou presque) les moyens mis en œuvre tant qu’ils répondent à une demande somme toute légitime. Mais si cette demande peut être réellement légitime, les moyens, eux, peuvent être profondément destructeur et s’opposer à une éthique en matière de procréation. Ce fait seul devrait suffire à remettre en cause et refuser certaines demandes. Ce qui, pour le cas des GPA est encore appliqué. La question est de savoir pour combien de temps. Ne verra t-on pas un jour ce procédé autorisé sous certaines exceptions ? Exceptions qui s’élargiront peu à peu jusqu’à devenir normalisées puis banalisées comme on a pu le constater avec la loi Veil (autorisant l’avortement sous certaines conditions bien délimitées, mais qui peu à peu est devenue une norme, un acte banalisé et proposé systématiquement ) ?

       Nous avons suffisamment d’exemples qui montrent que l’ouverture a des pratiques discutables, d’abord par des lois autorisant certaines exceptions, finie par laisser porte ouverte à tous les cas de figure. Mais surtout, à acte égal, à visée égale (qu’il s’agisse ou non d’une exception) on peut se demander : pourquoi une circonstance extérieure exceptionnelle viendrait légitimer une pratique qui dans sa finalité revient au même fait (pour l’avortement à mettre terme à un développement humain par exemple, pour l’euthanasie à accélérer une vie finissante etc…) ?

       Pour en revenir aux GPA il ne faudrait pas oublier que le nourrisson est le premier concerné par ce processus. Les conditions de sa vie futur et la question des conditions de son origine sont totalement écartées par la fixation qui est faite sur le désir du couple qui prime. A ce titre, en tant que la demande de couple est prioritaire sur le principal intéressé, on peut s’interroger sur les conditions, sur le bien-fondé et la légitimité de telles demandes. Pour l’enfant, ce sera à vie un choix impossible à effectuer entre sa mère porteuse, celle qui a marqué inconsciemment son développement primordial et celle qui l’a ainsi « commandée », qui le récupère au terme des neuf mois. Pour Myriam Szejer et Jean-Pierre Winter ce choix impossible est le « statut de tout adopté car c’est le prix de l’inscription inconsciente de l’origine associée à la trace de la blessure primordiale et incicatrisable dû à un abandon précoce. Elles se traduiront par une spécificité du fonctionnement psychique de ces personnes, que l’on peut nommer « complexe de Moïse », qui décrit une forme particulière de fragilité pouvant se manifester tout au long de l’existence, et en particulier lorsque les événements métaphoriques de la séparation initiale viennent en réactualiser les contenus émotionnels et signifiants. ».

       Certains invoquerons donc le fait que cette situation semble identique à l’adoption et ainsi, que le recours à la GPA n’est pas une situation pire qu’une adoption et est donc légitime. Premièrement ce n’est pas exactement la même situation (acteurs en jeux, procédé lui-même, visé de cet acte etc…) nous le développerons plus en détail par la suite. Mais surtout, il ne s’agit pas de voir dans un moindre mal (« ce n’est pas pire que ») quelque chose de légitime. Car cela reste un mal. En outre, ce peut-être une situation préférable par rapport à une situation pire. Mais cela uniquement si l’on a pas le choix, si l’unique solution est de choisir celle qui présentera le moins de préjudice. Il ne s’agit pas d’imposer ce préjudice et de décréter ensuite qu’il est un moindre mal : en effet, le choix était objectivement possible d’éviter une telle situation.

       Dans l’adoption, l’adopté subit un handicape relatif à un manque, une violence après sa naissance ou au cours de sa petite enfance, relatif aussi à la question de son origine. Il s’agira de « faire avec » et de partir de ce qui est. Cette situation est à différencier de celle qui impose délibérément un manque, qui n’est plus un cas de « moindre mal » car étant choisi et qui fait prévaloir « l’intention » du couple en demande d’enfant sur la réalité de la grossesse, de l’accouchement et de la séparation.

       C’est ensuite la mère porteuse qui est concernée, celle qui établira le premier lien physiologique avec le bébé, la première qui habituera l’enfant à sa voix, à son environnement etc…

       Mais c’est aussi éventuellement le mari qui voit sa femme engendrer ce qui n’est pas de lui, et qui peut percevoir dans cette intrusion éminemment intime du couple, une mise au second plan de son propre rôle de mari, de père.

       Les enfants aussi, voyant leur mère enceinte, peuvent ne pas comprendre cette grossesse qui modifie les comportements de la mère sans qu’à terme, il y ait un nouvel individu dans la famille. Ils peuvent aussi devenir les objets des affects refoulés de la mère ayant vécu l’accouchement d’un « bébé fantôme » : présent lors de la grossesse, disparaissant après l’accouchement mais laissant derrière lui des traces et physiques et psychologiques qu’elle pourra déplacer sur ses propres enfants.

       Le couple stérile entre évidement dans cette liste des acteurs en tentant de compenser cette stérilité par un « enfant à tout prix ». Le désir d’enfant est légitime mais comme tout désir, une réflexion doit être posée sur le sens de ce dernier et ce qu’il implique, sur ses effets à court et long terme. Ils revendiquent souvent un « droit à l’enfant ». Or un droit à quelque chose signifie que cette chose est un dû que l’on peut posséder à sa guise, dont on peut jouir en toute légitimité. Mais « il n’y a pas de droit à l’enfant. Un enfant ce n’est pas un objet de consommation qu’on achète » pour reprendre les mots de Eric Zemmour. On parle de droit à l’image sur laquelle on a une propriété, on parle de droit de propriété pour un bien dont on peu jouir, user, disposer à sa guise. Or, sur un enfant (comme sur tout être humain) il n’y a aucun droit de possession, ni de jouissance, ni de disposition. Il y a en revanche une responsabilité et une obligation morale de satisfaire au bien de ces enfants.

       Enfin, est aussi concerné « l’avenir de la société qu’ainsi nous bâtissons en ébranlant les fondements de sa structure que sont l’interdit de l’inceste et le respect de l’autre dans son statut de sujet  […] Quel lien de parenté protégea ces enfants, « frère et sœur de ventre », du crime œdipien ? Quel secret les aveuglera ? L’anonymat, qu’il soit celui de l’accouchement sous X ou celui de l’organisation contractuelle du secret, ne risque t-il pas d’être à l’origine d’une forclusion dévastatrice ? »

Une réflexion sur “Les Grossesses Pour Autrui (1/4)

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