Les Grossesses Pour Autrui (3/4)

       Marchandisation du corps de la femme

       Il convient de rappeler que le « le droit considère que le corps n’est pas vendable, ni en totalité (esclaves) ni en partie (organes, cellules) »

       Avec les GPA, le corps de la femme devient à la fois une marchandise (ce qui est recherché par une demande du client qui veut recevoir un service, un bénéfice) et un outil (de production). Il y a bien marchandise par le paiement d’un service, l’exploitation financière du corps de la mère porteuse qui propose ses services, dans une optique d’offre et de demande : demande du couple stérile qui utilise l’outil « utérus » par procuration pour répondre à ses exigences et ainsi obtenir un bénéfice. Il y a bien vente d’une partie du corps de la mère porteuse par les échanges cellulaires qui s’opèrent, les ressources puisées par le fœtus, ce qui rend monnayable ces moyens indispensables à toute grossesse.

       Certains parleront d’une décision libre de la mère porteuse et réduiront à cette pseudo liberté la légitimité d’un tel procédé. En dehors du fait que cette seule condition ne suffit pas, en tant que la mère porteuse et le couple ne sont pas les seuls acteurs en jeu, la « liberté » invoquée de la mère porteuse masque souvent une cause plus cachée comme des difficultés financières, la volonté de compenser une blessure personnelle etc… Ainsi, les motivations renvoyant à une nécessité financière ou une blessure primordiale (parfois inconsciente), font que l’acte de location de l’utérus n’est plus pleinement libre.

       Aussi, le syndrome du « sac vide » vient souvent s’ajouter aux ressentis des mères porteuses avec l’impression de n’avoir été qu’un « sac » pour porter ce qui est de leur propre chair mais dont la contractualisation d’abandon effectué avant la GPA oblige à abandonner. C’est non seulement un abandon de ce nourrisson aux parents mais aussi la rupture de tous les liens qui se sont construits pendant neuf mois. Subitement, elle se retrouve évincée de l’objet d’attention du couple qui s’approprie le nouveau-né suivant le contrat signé quelques mois plus tôt. C’est donc aussi le nourrisson qui devient une marchandise que l’on récupère une fois la « commande livrée » faisant peu de cas du « livreur ».

       Un témoignage viendra éclairé ce syndrome du « sac vide » (toujours extrait de l’article Les maternités de substitution par M.Szejer et J-P Winter) :

       « « Au premier entretien avec Madame X et la psychanalyste qu’elle accepte de rencontrer, le secret professionnel est énoncé. Cela lui permet de livrer les éléments de son histoire, ce qu’elle n’avait pas fait auparavant. Cette femme fréquente des forums Internet consacrés aux relations parents-enfants. Et c’est là qu’elle a lu le témoignage en ligne d’un couple stérile. Touchée par la détresse dont ils témoignaient dans leurs écrits, cette patiente est entrée en contact avec eux via Internet. Pour ce couple, l’argument était simple : après l’échec d’un parcours d’AMP long et difficile, ils pensaient qu’on leur refuserait l’agrément pour l’adoption d’un bébé en raison des nombreux déplacements que leur vie professionnelle leur imposaient. Ainsi, ils ne connaîtraient jamais, comme elle, le bonheur d’être parents. Une amitié s’est alors installée, une amitié compassionnelle qui aboutira finalement à la FIV (Fécondation In Vitro), à l’étranger. Ses enfants ne seront pas informés. A la demande du couple elle rencontrera un avocat, un psychologue qui avait pour mission de s’assurer du fait qu’elle était bien équilibrée et qu’elle ne changerait pas d’avis après la naissance etc. « Ils on fait les choses comme il faut » dira-t-elle. Elle a accouché par césarienne en présence de son mari en raison d’une stagnation du processus obstétrical. Cette césarienne a posé un problème aux obstétriciens qui redoutent d’avoir à la réaliser en cas d’accouchement sous X. Comme si le secret impliquait que le corps reste également exempt de traces de l’événement. La parturiente n’arrivait pas à accoucher, le bébé ne descendait pas, il a fallu l’extraire. La séparation était trop difficile.
       Lors du premier entretient, elle assure ne pas avoir touché d’argent en dehors d’un dédommagement de frais lié à la grossesse et la naissance car « ça n’a pas de prix », dit-elle. Mais, par la suite, elle va raconter que lorsqu’elle s’est retrouvée alitée au sixième mois de grossesse parce qu’elle souffrait de contractions, pour faire face aux dépenses de garde de ses enfants qu’entraînait son état, elle a demandé un supplément au couple qui a refusé. A ce moment, elle s’est sentit lâchée, y compris par son mari. « Je me suis demandé si tout le monde ne me prenait par pour un sac. Et j’ai commencé à aller mal. »
       Sa biographie est douloureuse, ponctuée de maltraitances dues à la violence et à l’alcool : tous les éléments traumatisants qui précèdent la répétition inconsciente d’un scénario lui permettant de rejouer l’abandon sont inscrits dans son histoire. C’est souvent le cas lors d’accouchement sous X aussi bien que chez les candidates à la GPA (Grossesses Pour Autrui). La répétition consciente ou inconsciente et inéluctable des traumatismes est souvent présente. Est-elle pour autant à encourager ? La question doit être posée. En arrivant à la maternité, elle a annoncé qu’elle voulait allaiter et elle a commencé à mettre son enfant au sein dès que cela a été possible. Le couple génétique l’a traitée sans égards, s’accaparant l’enfant contrairement à leur engagement anténatal.
Au premier entretient, le bébé étant près du lit, dans un berceau, elle en parle avec distance, comme d’un étranger, ne s’adressant pas à lui, ne prononçant pas son nom, disant « le bébé ». Elle raconte son histoire en sa présence et, au moment où elle rapporte comment son mari et elle ont éludé les questions de leurs enfants à propos du ventre de leur mère, le bébé s’étouffe – probablement avec ses glaires. L’analyste se précipite sur l’enfant pour le mettre à la verticale. Mais la patiente réagit plus promptement en le sortant précipitamment du berceau. Une fois le bébé calmé et ayant repris ses couleurs, elle le met au sein et commence à lui parler, le caresser et à s’autoriser une attitude protectrice à son égard, comportement qu’elle s’interdisait jusque là. Tout s’est passé comme si, à l’appel du symptôme du bébé, que l’on pourrait entendre comme une demande de reconnaissance elle avait enfin cédé à la tentation d’assumer d’être la mère de cet enfant. Dès lors, son état psychique va se dégrader, la dénégation du lien ne fonctionnant plus comme moyen de défense. Le père génétique se promenait triomphalement dans les couloirs de l’hôpital avec l’enfant dans ses bras. La mère génétique ne se montra pas officiellement, se faisant passer pour la baby-sitter lorsqu’elle venait donner un biberon au sein de la nursery. Elle ne figurait pas à ce moment dans la filiation du bébé.
       Au cours d’un entretient avec madame X et son mari, le père faisant irruption dans la chambre pour y prendre des vêtements propres, il lui est demandé s’il accepterait de rencontrer l’analyste dans l’intérêt de l’enfant Il refuse énergiquement, presque agressivement, en arguant que tout va très bien et que c’est le plus beau moment de sa vie , qu’il n’a besoin de voir personne et n’a rien à ajouter, le tout devant le couple X, mutique et sidéré.
       Elle s’effondrait de plus en pus. Son mari et elle étaient constamment en larmes. Lui aussi s’attachait à l’enfant, dit-elle, et la situation devenait insupportable pour eux.
       Elle décida de sortir au quatrième jour de sa césarienne afin de s’occuper au plus tôt de ses autres enfants restés au domicile, à 500 km de là. Dans les jours qui suivirent, elle téléphona à plusieurs reprises laissant des messages désespérés sur le répondeur de l’analyste, disant se sentir bizarre, trompée et qu’elle avait besoin de parler à quelqu’un qui comprenne ce qui s’était passé.
       Lorsqu’elle parvint à s’entretenir avec lui au téléphone, elle raconta sa culpabilité, le fait qu’elle regrettait, qu’elle se demandait si elle n’allait pas reconnaître l’enfant, qu’elle hésitait. En même temps, elle se sentait engagée vis-à-vis de ce couple à tenir sa parole.»

       Ultime demande de cette patiente : utiliser son témoignage pour éviter à d’autres femmes de se retrouver dans le même piège, éviter de connaître ce ressenti de « sac vide ».

       Un mois et demi plus tard, elle continuait à contacter régulièrement le service social de la maternité par téléphone. Elle cherchait désespérément à avoir des nouvelles du bébé. Afin d’y parvenir, elle utilisait tous les moyens : Internet, le téléphone. Elle finit par en obtenir d’un arrière grand-père qui lui apprit que l’enfant avait été très malade et serait en voie de guérison.

       Par la suite, elle reçut des menaces sur ses enfants si elle cherchait à nouveau à obtenir des nouvelles du bébé. Prenant peur, elle changea ses coordonnés téléphoniques et ne se manifesta plus. »

       Notons qu’il est connu que les mères porteuses conçoivent très souvent par la suite un enfant issu de leurs propres gamètes, un enfant qui ne sera pas l’objet d’un abandon mais d’une continuité des liens de la filiation.

       Le principe de « bonne conscience »

       Pour justifier une telle pratique et ses effets profondément destructeurs qui peuvent être reconnu comme tels et ce, même par les acteurs en jeu, le principe de bonne conscience est souvent invoquée et se manifeste de diverses façons.

       Chez la mère porteuse il y a ce phénomène apparenté au dénis de grossesse consistant à refoulé les émotions qui rappellent sans cesse cette attachement au fœtus en conception. Contrairement au déni de grossesse, ce procédé est toutefois volontaire et non une « auto-manipulation » de sa propre conscience pour se persuader que cette grossesse n’a pas d’effet sur soi.

       Puis, ce point de vue est appliqué à l’enfant sur lequel on projette parfois aussi une absence totale (ou presque) de souffrances présentes et futures et ce au mépris de la réalité de l’acte voir même des témoignages. Les différents motifs (que nous avons évoqués plus haut) des divers protagonistes suffiront à prendre le pas sur les quelques souffrances qui pourraient être objectivement reconnues par la mère porteuse et / ou le couple.

       Ces souffrances seront mises sur le même plan que celle de l’adoption malgré cette réalité d’une adoption forcée. Par extension, si l’on reconnaît que l’adoption ne se fait pas sans quelques souffrances à cicatriser, alors cette adoption-forcée, véritable ingérence dans le devenir d’autrui, revient à imposer délibérément une souffrance à cet enfant, objet d’une satisfaction des parents.

       De plus, si l’on souhaite poursuivre ce parallèle avec l’adoption, il s’agira aussi d’admettre la reconnaissance de « la blessure primordiale de la séparation d’avec la mère est la base de toute adoption respectueuse, celle qui autorise l’accès du sujet à un futur en harmonie avec ce qu’il a traversé. » et ainsi reconnaître dans le cas des GPA, cette souffrance imposée.

       Le cas particulier de la GPA et la conception « sous contrat »

       « La GPA est un cas particulier d’un problème plus global : la conception avec un contrat de gré à gré. Si le contrat organise le tiers exclu, quel est ce tiers ? Certains contrats organisent, de gré à gré, l’exclusion du tiers dont la présence est pourtant requise […] Le tiers exclu est celui qui est présent en tant qu’il s’exclut contractuellement d’un processus pour lequel sa présence est la condition de la jouissance des autres signataires.

       Dans le cas de la GPA, le tiers exclu peut être la mère porteuse, touchée par le syndrome du sac vide, ou bien les parents porteurs, avec un mari qui s’effondre ; les parents génétiques adoptants peuvent également se sentir exclus, au moins de la grossesse ; l’enfant , en tant que sujet et acteur de son histoire est aussi objectivé et manipulé, exclu de son histoire ainsi que la fratrie de cet enfant, qui informée ou non, verra la mère enceinte. De plus, qui dit contrat suppose la possibilité de sa transgression. Quels affects, quelles relations auront droit de cité dans ces contrats ? La transgression viendra-t-elle de celui qui va le rompre pour sa survie psychique ou pour celle de l’enfant ? La transgression peut arriver très vite, le transgresseur sera toujours désigné comme « le méchant » dans ce scénario. L’argent vient masquer les enjeux, c’est l’arbre qui cache la forêt. Le problème moral est déplacé sur l’argent, alors que c’est l’idée de contrat qui pose problème. Ces enfants de contrats réels sont à leur façons des enfants virtuels : ils deviennent non plus des sujets, mais des objets du contrat. Les affects qui n’ont pas le droit de cité explosent. Ils peuvent possiblement aussi le faire sur un des propres enfants de la gestatrice, sur lequel elle reportera ces affects refoulés puis déplacés, chargeant ce dernier d’un fantôme dont il est censé ignorer parfois jusqu’à l’existence. ».

       La forme même de ce contrat excluant délibérément un des tiers (l’enfant), devrait suffire à rendre illégitime un tel contrat qui n’implique pas le principal intéressé. Elle est une décision cruciale sur un moment proprement intime de la vie (car elle réfère aux premiers pas de l’existence) imposant une forme particulière et brusque de venue au monde, ainsi que des conséquences sur l’avenir qui ne sont pas proprement établies. C’est la prise délibérée d’un risque pour l’équilibre de cet avenir, risque prit par les signataires extérieurs de ce contrat : les parents et la mère qui n’auront pas à assumer eux-même, au même titre que l’enfant, le risque probable d’une cicatrice liée à cette blessure initiale. De plus, cette décision ne vise pas le bien premier de ce même enfant. Premier dans le sens d’un bien que l’on souhaiterait donné par dessus tout, et premier dans le sens où il pourrait être la première chose que le nourrisson pourrait recevoir. Mais la première chose qu’il reçoit, ou plutôt subit, est un abandon. Ainsi, à moins qu’un abandon soit un bien, la GPA et à travers elle la médecine qui l’encourage, ceux qui la revendiquent, ne visent pas le bien de l’enfant.

3 réflexions sur “Les Grossesses Pour Autrui (3/4)

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