Détournement de mots

logo-les-sens-des-mots       Un court article pour revenir sur un des points qui fausse, à mon avis, le sens des débats actuels. En effet, un ensemble confus de réalités différentes est parfois englobé dans un même mot, ce, en dépit de sa définition littérale, de son étymologie. Ces dernières ne sont pas de simples conventions, de simples compromis utilisés par les Hommes d’une façon hasardeuse mais elles renvoient à une réalité spécifique (et donc, non relative à chacun). C’est sur ce sens authentique (la réalité désignée) que devrait se fonder précisément l’argumentation au cours des différents débats. Que le langage ne soit pas figé il est vrai, qu’il subisse quelques modifications au cours des siècles aussi, mais son étymologie montre que ses racines profondes désignent un « réel » précis, duquel on a pu s’éloigner, mais qui persiste à travers le terme en lui-même et en explique son sens. Si l’on peut travestir la portée significative d’un mot, il n’est pas possible de faire de même pour la réalité. Le réel ne change pas et certains mots sont plus adaptés que d’autres pour le désigner, d’autres en revanche, sont complètement inadaptés. Ainsi donc, chaque réalité est désignée par un mot précis qui réfère à une situation particulière, cela suppose un accord, un certain consensus entre les différents interlocuteurs afin que le débat investisse ou réinvestisse le sens véritable des différents termes. Car leur référent réel est le seul lieu de l’argumentation et nous sommes souvent confrontés à des échanges parallèles, lorsque chacun emploie un même mot mais dans un sens différent.

       Rapidement, d’un point de vue philosophique, la fonction des noms renvoie à « La querelle des universaux » (par exemple « la circularité » est un universel lors que « le cercle » est un particulier) opposant d’un côté, les nominalistes pour lesquels les mots ne sont que des outils ne renvoyant à aucune réalité universelle, mais simplement à une collection d’objets singuliers, et de l’autre, les réalistes pour lesquels les mots ont une portée universelle, un référent qui existe en lui-même. A mon sens, il est plus juste de se situer du côté d’un réalisme modéré : il y a à la fois une existence singulière des universaux, mais aussi une réalité universelle (et donc, non relative) par le concept qui se forme à l’esprit, ou par l’appréhension, par l’esprit, d’un concept universel indépendant de notre existence singulière. Cela pour montrer que l’existence singulière des mots renvoie tout de même à une réalité universelle et que, pour désigner une même réalité, nous faisons souvent consensus sur le mot « outil » à utiliser. Beaucoup utilisent l’exemple de la couleur : le rouge n’est peut-être pas perçu de façon identique par tous (exemple aussi de la personne daltonienne) et ce que nous appelons communément « rouge » pourrait très bien avoir un autre nom (les daltoniens par exemple ne voient pas ce rouge). Pourtant, c’est bien face à la couleur rouge et à la manifestation de ce mot à notre esprit, que nous stoppons notre voiture au feu tricolore (or pathologie, tel que le daltonisme). Il y a donc bien consensus, portée universelle du mot, et non relativisme absolu. Aujourd’hui, en évinçant totalement le réel, en le niant parfois, on a tendance à rejeter complètement cette portée universelle, et à ne voir dans les termes qu’un outil modulable à souhait, au détriment de l’universel qui lui est associé.

       Ainsi, puisque ce n’est plus le réel qui semble importer mais le sens que chacun souhaite donner à chaque mot, nous assistons à diverses revendications d’uniformisation sociale au mépris des différences, la justice étant perçue comme une égale répartition des droits et non comme étant distributive (donnant à chacun suivant ce qu’il est, suivant ce qui lui est dû). Cela conduit à un amalgame complet sur ce qui est impliqué par des mots tels que « mariage » par exemple, mais aussi « couple », « liberté », « égalité », « maternité », « mère », « père », « homme », « femme » etc… Ces deux derniers termes et leur référent réel étant, à mon avis, à travers la « théorie du genre », l’exemple le plus pertinent d’une négation du réel, non seulement biologique (à la base de notre être au monde) mais aussi psychologique (écho à l’être physique) avec un refus de ses propres limites.

       Sur le détournement des mots « mariage », « liberté » et « égalité » on peut se référer à cet article-ci du même blog : « Mariage pour tous : et si il résultat d’une crise intellectuelle ? » ; sur le mot « homophobie » nous pouvons lire « L’opposition au « mariage  pour tous » est t-elle un acte homophobe ? » toujours à la même adresse ; quand à la définition du mot « couple » associée à « homosexuel », Daniel Godard s’exprime en ces termes :

       « La notion de « couple » homosexuel est-elle adaptée ? La réponse est non. Si l’on se réfère à la terminologie du « Bon Usage », l’assemblage de deux éléments de même nature ne constitue pas un « couple » mais une « paire ». Ainsi, on dira une paire de ciseaux, une paire de lunettes et non un couple de ciseaux ou un couple de lunettes. Il en est de même pour les êtres vivants. Deux bœufs assemblés sous le même joug forment une paire de bœufs et non un couple de bœufs. Deux jumeaux de même sexe constituent une paire de jumeaux et non un couple de jumeaux. On pourrait multiplier les exemples.

        La langue française nous indique clairement que la notion de « couple » repose sur un principe de différenciation et d’altérité. Le couple, c’est « un homme et une femme unis par des relations affectives, physiques » (Robert 2012). La prise en compte de la fin de la définition ne doit pas faire oublier le début. La distorsion sémantique à laquelle on s’adonne chaque fois qu’on évoque un « couple » homosexuel crée une confusion dommageable que rien ne peut justifier, pas même une évolution des mœurs. Il s’agit bien ici d’appeler un chat « un chat » ».

       Bref, nombreux sont les exemples de mots détournés de leur sens afin de justifier une nouvelle négation du réel et de la limite qu’il impose. Je voudrais plus particulièrement insister sur les termes employés pour désigner les gestations pour autrui (GPA). Il y a peu de temps, nous avons pu lire le terme « nounous prénatales » pour désigner les « mères porteuses ». De plus en plus de revendications portent sur cette méthode de procréation médicalement assistée (PMA) afin de donner un enfant aux couples hétérosexuels atteint de stérilité (maladie qui est la « condition » d’accès à la PMA) mais aussi aux « couples » de même sexe, inféconds par nature mais non stériles pour autant. J’ai déjà développé longuement mon avis sur la GPA dans cet article ci. Sur les termes en eux-mêmes, il y a clairement un détournement ou un affaiblissement du sens des différents mots pour désigner une même chose (la GPA). On peut donc s’interroger sur la portée significative de chacune des expressions.

       Déjà, le terme « mère porteuse » en lui-même, réduit le rôle de la mère à celle qui porte l’enfant. Pourtant, nombreux sont les partisans de la GPA qui affirment haut et fort que la parenté ne se limite pas à la conception biologique de l’enfant. Mais, dans les termes, la mère est associée uniquement à celle qui porte. Aussi parle t-on de « mères porteuses », de « mères biologiques » et de « mères adoptives » : la maternité peut-elle seulement se dissocier de tout ce qui est impliqué par ces qualificatifs ? Si la parenté ne se limite pas à l’origine biologique (on pense notamment à l’adoption), elle est pourtant en continuité avec cette origine, un développement progressif qui a un début qui lui est propre, premier repère de la construction du nourrisson. Une rupture de cette continuité ne peut constituer qu’une perturbation regrettable de ces premiers liens, et la nécessité de reconstruire au mieux ce qui a été brisé. Suivant, Myriam Szejer (Pédopsychiatre, psychanalyste) et Jean-Pierre Winter (psychanalyste), pour « les enfants séparés de leur gestatrice dès la naissance, celle-ci représente une coupure radicale d’avec ce qu’ils connaissent. Leurs perceptions postnatales sont en totale disjonction des perceptions mémorisées dans le ventre de leur mère : sa voix, les bruits de son corps, éventuellement la voix du père s’il a parlé près du ventre lorsqu’il était présent pendant la grossesse, l’ambiance familiale, ce qui permet à un nouveau-né de se repérer dans les premiers moments de sa vie et fonde les bases de son narcissisme primordial. En cas de GPA, le seul lien entre l’avant et l’après de la naissance, ce sont les paroles concernant son histoire qui donneront sens à ce qui lui est donné de vivre. S’il est important de restituer son histoire à l’enfant, il ne faut pas pour autant négliger que les mots sont des signifiants : on ne peut pas prédire l’effet que les paroles de vérité concernant sont histoire auront sur cet enfant -là. […] Les avancées de la recherche en matière de compétences périnatales et de développement du psychisme infantile ne cessent de nous montrer combien il est préjudiciable de séparer le tout petit de sa mère et de supprimer ainsi ses premiers repères. […] les douleurs périnatales engramées dans l’inconscient ne seront pas toujours décodables lorsqu’elles s’exprimeront sous forme de dépression, d’angoisses, de somatisassions diverses, de sentiment d’insécurité ou d’envies suicidaires. » C’est souvent à l’adolescence qu’elles se trouvent réactualiser car il s’agit là d’une nouvelle naissance, la venue au monde adulte. » (lire plus).

        Avec l’expression « mère porteuse » la maternité est donc envisagée uniquement du point de vue de la grossesse, en tant que processus de construction seulement biologique et totalement distinct des liens biologiques et psychologiques qui s’opèrent durant cette période. Ce, malgré le travail des pédiatres et des professionnels du domaine démontrant les effets délétères de la séparation mère / enfant (voir ici), la mise en place d’« unités kangourous » (hospitalisation conjointe de la mère et du nourrisson), le peau à peau (en mettant le nouveau-né contre le ventre ou la poitrine de la mère) etc… Cela ayant pour conséquences positives d’améliorer la survie des prématurés par exemple, le succès des allaitements etc… C’est ainsi que le débat se fonde à travers ces termes qui font de la femme un simple outil de gestation faisant objet d’une rémunération (dans le cas des « mères porteuses ») ou un simple moyen permettant de mettre en place la reproduction (dans le cas des « mères » ou « pères » « biologiques » avec le don d’ovocytes / de spermes).

        La comparaison avec le terme de « maternité de substitution », toujours pour désigner une même réalité, « objetise » de façon encore plus flagrante celle qui porte l’enfant. Elle n’est qu’un substitut, un lieu où le fœtus se développe en attendant l’accouchement qui marque la fin du rôle de la « mère porteuse ». Elle est quelqu’un qui remplace, qui joue le rôle d’une autre, une personne distincte d’un rôle proprement intime, qui s’inscrit au sein d’un vécu personnel, que ce soit pour le nouveau-né, la « mère porteuse » et sa propre famille.

       Sur le terme « abandon » en lui-même, on assiste paradoxalement à une réduction de sa portée réelle. Beaucoup refusent de parler d’abandon du nourrisson au « couple » qui adopte. Pourtant, il s’agit bien d’un abandon du nouveau-né de la mère porteuse au « couple » qui adopte. Le « couple » adoptif n’est plus celui qui vient pallier à une situation de manque, lorsqu’un enfant abandonné par ses parents biologiques n’a plus de père et de mère. Il est celui qui va délibérément créer cette situation d’abandon pour ensuite « pallier » à ce même abandon. Le réalité auquel renvoie le mot étant trop abrupte, le mot n’est pas accepté ou son sens contourné. On remarque le même procédé pour l’expression « Interruption volontaire de la grossesse » qui ne renvoie qu’à la période précise et non directement au fœtus. Encore une fois, l’action n’est envisagée que du point de vue des acteurs et non du sujet qui va subir l’interruption de sa propre vie ou l’abandon dès sa naissance.

       A ce détournement du sens des mots s’ajoute certaines comparaisons fallacieuses. Notamment celle entre la situation de la GPA et l’adoption dite « classique ». Encore une fois, dans ce dernier cas, lorsque qu’un couple (encore) hétérosexuel va redonner au mieux la complémentarité familiale à un enfant qui en aura été privé, il s’agit d’une situation par défaut où il va falloir « faire avec ». Ici, l’abandon est une situation non choisie et l’adoption un moyen d’offrir un père et une mère à un enfant qui en aura été privé. Dans le cas d’une adoption faisant suite à une GPA, la situation d’abandon est délibérément provoquée afin d’adopter par la suite et de donner un enfant à des parents qui n’en ont pas. S’il y a adoption dans les deux cas, la situation réelle de départ n’est absolument pas la même. Nous ne pouvons donc pas dire que recourir à la GPA fait appelle au même procédé qu’une adoption « classique ». Aussi, le sens même motivant ces adoptions est fondamentalement différent. Dans le premier cas, l’adoption se fait en vue du bien de l’enfant, dans le but de lui redonner la situation la meilleur, la plus complémentaire qui soit, malgré son abandon. Dans le deuxième, il s’agit de chercher à satisfaire un désir absolu d’enfant en provoquant une déchirure initiale (la séparation de la « mère porteuse »). Si l’on tente de nier ce fait, en ne qualifiant pas l’abandon dont il est question, la portée significative de l’un et l’autre est pourtant fondamentalement différente.

       Aussi, la comparaison de Pierre Bergé par exemple qui affirmait : « Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » renforce ce détournement du sens profond de la maternité qui n’est perçue que d’une façon purement matérielle. Le mot « liberté » est ici invoqué comme principe ultime en matière d’éthique, principe qui devrait servir d’instance délibérative. Or, cette liberté ne peut s’exercer sans limite (une telle vision conduirait à l’anarchie). La liberté de chaque individu est garantie par des lois qui imposent des limites, mais protègent (plus ou moins efficacement) chaque individu. Ce type de comparaison établit tout sur un même plan : le travail de l’ouvrier et la grossesse. L’humain devient donc un commerce, une marchandise faisait objet d’une rémunération, ce qui, il y a quelques années s’appelait de l’esclavage et aujourd’hui encore : de la prostitution.

       Le détournement du sens du mot « liberté » entendu comme absente totale de limite au profit d’une certaine compassion à l’égard du couple stérile, d’un altruisme de la mère porteuse (ou une volonté inconsciente de résoudre sa propre infertilité) exclut les autres acteurs en présence : l’enfant (qui devient une sorte de « médicament » de la stérilité ou de l’infécondité), mais aussi la famille qui adopte, la famille de la mère porteuse, et plus généralement la société. Ce mot de « liberté » efface alors toute considération éthique et morale sous couvert d’une vision progressiste de la société qui ne serait relative qu’aux techniques possibles sans rechercher si, ce qui est possible, est forcément ce qui doit être (voir : « Décisions éthiques »). Aussi, cette liberté ne se situe que du côté des contractants (ceux qui « commandent » un enfant et celle qui le donne) et non du tiers exclu de ce contrat qu’est l’enfant à naître. Peut-il seulement y avoir contrat (tacite ou non) dès lors que le principal « sujet » de ce contrat est exclu du procédé ? L’intérêt particulier dominant la sphère publique, le mot « liberté » n’a donc ici qu’une fonction unique : celle de travestir les lois de la filiation en contractant un abandon (de la mère porteuse) dès la naissance. A la célèbre maxime de X.Rebelais, « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme on pourrait presque reprendre : « Liberté sans conscience n’est que ruine de l’âme »…

       Enfin, le terme « nounou » associé à « prénatal » renvoie, à mon sens, à la comparaison utilitariste de P.Bergé. Terme familier et infantilisé, il désigne la nourrice, femme « qui, moyennant un salaire, allaitait, nourrissait et éventuellement gardait chez elle l’enfant en bas âge d’une autre femme. » et qui désigne aujourd’hui une femme « qui, moyennant un salaire, garde un ou des jeunes enfants chez elle pendant la journée. (Elle a le statut d’assistante maternelle.) » (Larousse). Dans les deux cas, il s’agit d’un métier, ou du moins, le statut d’une personne rendant un service contre rémunération, mais cette personne n’a aucun rapport biologique avec l’enfant et n’est pas sa gestatrice. Le terme de « nounou prénatal » est donc inapproprié. Il fait de la grossesse une période totalement distincte du rôle maternel postnatal. Aussi, une nourrice garde un enfant en attendant le retour de ses parents et non en attendant un abandon définitif à de nouveaux parents. De plus, le rôle de cette personne est d’assister la mère et le père et non de prendre leur place dans une situation qui leur est proprement intime.

       En définitif, on remarque une volonté insistante de contourner le réel, un arrangement constant sur ses propres conceptions, en rendant plus opaque les définitions et leurs implications, en multipliant les qualificatifs et en faisant appel à de nombreux concepts vidés de leur sens. De fait, en embrouillant (manipulant ?) les consciences sous une réalité totalement édulcorée, avec des termes détournés de leur sens véridique, anodins voir infantiles (tous impropres à désigner parfaitement à quoi renvoie la GPA par exemple), il ne peut y avoir de débat véritable, de recherche honnête d’un éthique dans les divers domaines. Sans honnêteté intellectuelle qui passe invariablement par une reconnaissance de ce qui est immuable, par une reconnaissance de ce qui, dans la nature, reste inchangé, nous assistons à une multiplication de désignations syntaxiques afin de (se) convaincre à tout prix et contre toute raison, que le réel peut être tout autre, sous cette volonté omnipotente de l’Homme. Jean Jaurès l’avait sans doute bien comprit lorsqu’il s’exprimait ainsi : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots »…

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