Sauvons les apparences !

900_____Masque_382       A propos de cette terrible affaire de l’enfant énuclée en Chine, un article de l’AFP recueillait quelques réactions d’internautes. L’une d’elles, particulièrement consternante, s’apitoyait sur le sort du « pauvre enfant » jugeant qu’il devait être « encore plus misérable que s’il était mort, plongé dans une obscurité éternelle ». Une telle réaction est choquante car elle sous-entend plusieurs choses :

  • Il aurait été préférable que l’enfant meurt, plutôt qu’il soit aveugle pour le restant de ses jours.

  • Ainsi, il aurait été plus digne (que l’on peut opposer à « misérable ») de mourir plutôt que de vivre dans « une obscurité éternelle ». De fait, pour avoir une vie digne, il vaut mieux être voyant. Sinon, autant mourir.

  • Un tel raisonnement peut être élargi à l’ensemble des aveugles qui n’ont aucune vie (c’est bien connu) et sont misérables à cause de leur handicap. Ils seront heureux d’apprendre que la mort aurait été préférable à leur non-voyance (ou en tout cas, moins misérable).

       Cela illustre trois points :

      Réagir sur le coup de l’indignation et de l’émotion conduit bien souvent à dire de telles énormités et à réduire l’autre à sa déficience.

      De tels propos conduisent à penser, parler et agir à la place de l’autre, pour qui l’on juge qu’il « doit être » misérable ainsi. D’ailleurs le terme « misérable » renvoie à ce qui est ressenti par l’entourage et non par le sujet lui même. Est misérable celui dont « l’état, le sort, inspire la pitié », « qui évoque par son aspect, la misère, le dénuement ». Pire : est misérable celui qui « inspire le mépris » (Source : Larousse)…

      De plus, cette réaction implique qu’une vie n’est digne qu’en raison d’un « cahier des charges de bonne forme » à remplir. Autrement, quand il y a un handicap, l’autre ne peut être digne et heureux ainsi. Or, la dignité est intrinsèque à tout Homme et non relative à sa condition physique ou psychique. Sur ce thème de la dignité et du bonheur que l’autre peut avoir tel qu’il est, je vous conseille de lire ou relire ces deux articles : Dépistage prénatal et handicap, Euthanasie : anatomie d’une proposition de loi.

      Du côté de l’agresseur, personne ne s’interroge en profondeur sur ce qui a pu provoquer un tel comportement horrible chez cette femme, sur ce qui a pu la pousser à en arriver là, elle qui est dite « diabolique »  et qui s’est suicidée par la suite. Faut-il là encore réduire l’autre à ce qu’il est ou à ce qu’il a fait ? Faut-il réduire cette personne humaine à son acte diabolique ?

Cliquer sur l’image pour lire l’article

      Quelque jours plus tard, c’était au tour du journal « 20 minutes » d’aborder le sujet. La première phrase laisse espérer que l’enfant retrouvera la vue (ce « pas encore » qui nous motive à lire la suite). La générosité du médecin Dennis Lam aura permis à l’enfant « de retrouver une apparence normale ». Tout va bien pour le petit, on a réussi à sauver les apparences et à lui donner une apparence normale. Le difforme, ça va 5 minutes pour émouvoir, mais après, ça fait tâche (rappelez-vous l’affaire Chantal Sébire : cette femme dont le visage déformé par la maladie soumettait la population à une émotion violente, « utilisait » publiquement cette difformité pour demander sa disparition, à savoir, l’euthanasie)…

      Que faut-il entendre par « normale » ? Que l’enfant avait avant une apparence anormale ? Pourtant, son visage ne présentait « qu’une » anomalie : une inégalité (certes violente) par rapport à ce que présente habituellement les autres hommes et plus généralement, la nature. Cependant, cette variation fait partie intégrante des imperfections que peut causer la nature elle-même ou qui peut-être causée par la nature imparfaite de l’Homme, enclin à commettre des atrocités mais toujours capable de mieux. Ainsi, un tel handicap, une telle apparence, ne peut être dite « anormale », « contre-nature » ou « non-conforme », aussi horrible qu’il puisse être.

      Même si le langage courant mélange le sens de « anormal » et « anomal », il peut être dangereux de considérer l’autre comme anormal au risque de le réduire à cette variation (aussi grave-soit-elle) dans l’ordre habituel des choses. Notre langage conditionne bien souvent notre pensée, notre façon de concevoir, d’appréhender et de traiter les personnes ou les choses. Notre société moderne montre de plus en plus une tendance à réduire la personne handicapée à son handicap ou le malade à sa maladie et à estimer que la mort est préférable à ce qui altère l’apparence ou le mental. Pourtant, l’humain reste Homme quel que soit son état. Dans le cas contraire, y aurait-il des degrés d’humanité ? Serais-je plus humain que ma grand-mère malade ? Cette humanité pourrait-elle seulement être diminuée ?

      Cet enfant énucléé serait-il moins digne de vivre et plus misérable que mort à cause de cette horreur qu’il a subit ? En bref, faut-il en rajouter une couche ?!

      Ces deux articles montrent combien les bons sentiments « à chaud » sont dangereux et s’ajoutent à l’horreur de l’acte en lui-même. Ils empêchent de juger objectivement de la situation. Finalement, pour qui s’apitoient-on vraiment ? Pour l’enfant et ce qu’il a vécu (et vit) de traumatisant ? Ou pour le « dieu » apparence qui refuse toute imperfection ?…

      [PS : je ne remets pas en cause les avancée scientifiques permettant à chacun de se sentir mieux physiquement ou de mieux vivre généralement. Je déplore les réactions en elle-mêmes, qui ne sont pas d’abord portées vers l’intérêt de l’enfant, mais qui sont soumises à une exigence de perfection de nos sociétés modernes. Elles oublient que, malgré ce drame, la vie continue pour le petit Guo Bin. Plus généralement, je dénonce le fait que l’émotion nous rend juge et partie d’une situation qui nous choque, nous empêchant ainsi d’être objectif, et de porter un jugement raisonné.]

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