La « chasteté »… [complément – explication de la jouissance]

          Afin de mieux comprendre l’extrait d’Amour et responsabilité que nous venons de publier (ici), voici quelques précisions sur la signification wojtylienne de la jouissance. Nous en donnerons ici le sens de façon synthétique, afin de permettre une utilisation rapide de cet outil de compréhension dans l’approfondissement du texte de Karol Wojtyla. Pour davantage de précisions, je vous invite bien sûr à consulter le chapitre premier d’Amour et responsabilité et plus spécialement les parties une à quatre.

cdf405b84a173873187d57861be886e7Pour comprendre ce qu’est l’attitude de jouissance, Wojtyla opère une distinction quant au sens du mot « jouir ». Premièrement, jouir signifie « user de » : en ce sens nous jouissons d’une chose comme d’un moyen en vue d’atteindre une fin. Ce qu’il est important de préciser, c’est que ce premier sens renvoi à une action. En effet, le fait d’user de quelque chose correspond à l’acte par lequel je m’en sers comme moyen. De plus, l’usage est toujours usage d’un objet c’est-à-dire d’une chose considérée en tant qu’elle se trouve devant moi et en tant qu’elle répond à l’utilité nécessaire pour parvenir à la fin que j’ai choisie.

En un deuxième sens, le mot « jouir » signifie « prendre plaisir ». Nous ne sommes plus dans l’action, mais dans la passion. En effet, le plaisir est toujours éprouvé c’est pourquoi je pâtis du plaisir. La jouissance est alors un sentiment, quelque chose qui se passe en moi. Ce sentiment, cette affection n’est cependant présente qu’en raison d’un objet extérieur qui cause en moi cette passion. La jouissance est alors ma réaction émotive à l’objet. Ce deuxième sens renvoi comme vous pouvez le constater à ce que nous mettons le plus communément derrière le mot « jouir ».

Il s’agit maintenant de comprendre en quoi cette distinction permet de rentrer plus profondément dans la compréhension de l’amour et de la chasteté, ce qui ici nous intéresse directement. Pourquoi Wojtyla semble-t-il dans notre extrait dénoncer à ce point l’attitude de jouissance ? Et tout d’abord, dans quel sens comprend-il la jouissance lorsqu’il la dénonce ? Il est clair qu’il s’oppose à la jouissance en son premier sens, car aucune personne ne peut considérer l’autre comme un moyen pour parvenir à sa fin. En effet, l’usage de l’autre comme instrument implique une compréhension de l’autre comme objet. Or la personne, en tant qu’elle est une personne humaine, ne doit jamais être considérée comme un simple objet mais comme un sujet, c’est-à-dire qu’elle n’est pas simplement « quelque chose » mais « quelqu’un », en tant qu’elle a une intériorité, une intelligence et une volonté qui font d’elle une personne humaine et lui confèrent de ce fait une valeur propre.

Mais Wojtyla semble également s’opposer à la jouissance en son second sens, qui renvoi au plaisir. Si je précise qu’il semble s’y opposer, c’est précisément parce qu’il faut à cet endroit relever une distinction capitale qu’opère Wojtyla. Nous ne devons pas nous opposer au plaisir. Tout d’abord parce que nous ne le pouvons pas : le plaisir n’étant pas une action mais une passion, je ne peux pas le supprimer, puisque je l’éprouve et donc que je n’ai au sens strict aucun pouvoir sur lui. Le plaisir est une réaction qui se passe en moi, que je le veuille ou non. Cependant nous avons vu que tout plaisir, en tant que passion, est causé par un objet extérieur auquel je réagis dans la sphère émotive. C’est à ce point crucial que les deux signification du mot « jouir » se rejoignent et peuvent donner naissance à une « attitude de jouissance ». En effet, est dans une attitude de jouissance non pas celui qui éprouve du plaisir mais celui qui use de l’autre comme objet (consciemment ou inconsciemment) en vue de jouir du plaisir que cet objet provoque en lui. Double est alors l’atteinte à l’amour : premièrement, l’autre n’est plus considéré comme sujet (donc comme une personne) mais comme simple objet rendant possible un épanouissement sensuel et affectif de ce fait égoïste. Deuxièmement il découle de cela que l’autre n’étant plus considéré comme sujet, l’amour n’est pas amour en ce sens qu’il n’est pas fondé premièrement sur la volonté de rechercher le bien de l’autre, qui dans l’amour conjugal devient mon propre bien. Car comment rechercher le bien de l’autre si cet autre n’est pas d’abord reconnu comme sujet, c’est-à-dire comme personne humaine tendant au bien ?

Le mensonge est alors double : l’attitude de jouissance me fait tout d’abord mentir à moi-même, car elle peut avec l’habitude me faire croire que j’aime l’autre alors que je l’apprécie en tant que j’use de lui comme d’un objet me procurant un sentiment égoïste agréable. Deuxièmement, cette attitude me fait mentir à l’autre, car je lui donne l’illusion de l’aimer alors que je n’aime véritablement en lui que ce qui est cause de mon plaisir.

          Par l’étude de la chasteté, Wojtyla n’accuse donc absolument pas le sentiment de plaisir et les valeurs corporelles et sexuelles. Il insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur cette compréhension néfaste de la chasteté. Au contraire, il montre comment la chasteté redonne toute sa valeur au plaisir en le subordonnant à sa cause, à savoir au sujet qu’est la personne aimée. Alors au plaisir est rendue toute sa noblesse, celle qui consiste à révéler à la subjectivité de ceux qui s’aiment le bien objectif qui en est la source : la personne que j’aime.

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