La « chasteté » : un truc ringard ?

          Alors que je constate depuis quelques temps avec satisfaction la production d’articles au sujet des campagnes de publicité « Gleeden », je crois utile et même nécessaire d’apporter un autre élément de réflexion, qui permet peut-être de se confronter au problème de « l’amour consommation » avec plus de profondeur. Sur les publicités « Gleeden » en tant que telles, je vous invite à relire cet article que nous avons écrit il y a quelque temps déjà mais qui est toujours d’actualité.

Nous nous offusquons de voir l’amour et la conjugalité devenir objets de consommation, mais nous ne prenons peut-être pas assez de recul et de temps pour discerner l’élément essentiel dont la disparition provoque en nous cette révolte : la chasteté. Car quelle est la cause de cette marchandisation de l’amour, voilà la véritable question que nous devons affronter… Confusément, nous approuvons généralement l’idée selon laquelle la chasteté « n’est plus à la mode »…mais encore faut-il savoir ce qu’elle est. Nous ne le savons que trop peu, tout comme ceux qui prônent une vision hédoniste de l’amour. Sur ce point capital, l’ignorance est ainsi partagée. C’est pourquoi je vous présente cet extrait d’Amour et responsabilité, une des oeuvres majeures de Karol Wojtyla après Personne et acte. Cet extrait est long, mais je me devais de respecter l’intégrité et la cohérence globale de ce passage que vous ne pourrez pas facilement retrouver, l’oeuvre n’étant plus éditée. Prenons le temps de lire et relire chacune de ces phrases tant elles sont riches de sens et tant elles donnent d’outils pour répondre aux nombreux problèmes contemporains touchant à l’amour et plus largement au rapport au corps, personnel et interpersonnel…

cdf405b84a173873187d57861be886e7         Texte : « On ne peut comprendre la chasteté qu’en rapport avec la vertu d’amour. Elle a pour tâche d’affranchir l’amour de l’attitude de jouissance. Les analyses faites dans ce chapitre nous ont démontré que celle-ci [l’attitude de jouissance] résulte moins de la sensualité ou de a concupiscence du corps que du subjectivisme du sentiment, et surtout du subjectivisme des valeurs qui s’enracine dans la volonté et crée directement des conditions propices au développement des différents égoïsmes (égoïsme des sentiments, égoïsme des sens). Ceux-ci sont des dispositions à « l’amour coupable », qui comprend sous les apparences de l’amour l’attitude de jouissance. La vertu de chasteté, dont la tâche consiste à en affranchir l’amour, doit contrôler non seulement la sensualité et la concupiscence du corps, mais plus encore les centres internes de l’homme, où nait et se développe l’attitude de jouissance. Pour arriver à la chasteté, il est indispensable de vaincre dans la volonté toutes les formes de subjectivisme et tous les égoïsmes qu’elles cachent : plus l’attitude de jouissance est camouflée dans la volonté, plus elle est dangereuse ; « l’amour coupable » est rarement appelé « coupable », on l’appelle « amour » tout simplement, afin d’imposer (à soi-même et aux autres) la conviction qu’il est ainsi et ne peut en être autrement. Etre chaste, être pur, signifie avoir une attitude « transparente » à l’égard de la personne de sexe différent. La chasteté, c’est la « transparence » de l’intériorité, sans laquelle l’amour n’est pas amour et ne le sera pas jusqu’à ce que le désir de jouir ne soit subordonné à la disposition à aimer dans toutes circonstances.

Il ne faut pas que cette transparence de l’attitude à l’égard de la personne de sexe opposé constitue à repousser dans le subconscient les valeurs du corps ou du sexe en général, ou à faire croire qu’elles n’existent pas ou sont inopérantes. Bien souvent, on comprend la chasteté comme un frein aveugle de la sensualité et des élans charnels, qui repousse les valeurs du corps et du sexe dans le subconscient, où elles attendent l’occasion d’exploser. C’est une fausse conception de la vertu de chasteté. Si elle n’est pratiquée que de cette façon, la chasteté crée réellement le danger de telles « explosions ». A cause de cette opinion (qui est fausse), on pense souvent que la vertu de chasteté à un caractère purement négatif, qu’elle n’est qu’une suite de « non ». Au contraire, elle est d’abord un « oui » dont ensuite résultent des « non ». Le développement insuffisant de la vertu de chasteté se traduit par le fait qu’on tarde à affirmer la valeur de la personne, et qu’on laisse la suprématie aux valeurs du sexe, qui, s’étant emparées de la volonté, déforment l’attitude à l’égard de la personne de sexe opposé. L’essence de la chasteté consiste à ne pas se laisser « distancer » par la valeur de la personne et à rehausser à son niveau toute réaction aux valeurs du corps et du sexe. Cela demande un effort intérieur et spirituel considérable, car l’affirmation de la valeur de la personne ne peut être que le fruit de l’esprit. Loin d’être négatif et destructeur, cet effort est positif et créateur « du dedans ». Il ne s’agit pas de détruire les valeurs du corps et du sexe dans la conscience en refoulant leur expérience dans le subconscient, mais d’accomplir une intégration durable et permanente : les valeurs du corps et du sexe doivent être inséparables de la valeur de la personne.

Fausse est donc l’opinion selon laquelle la vertu de chasteté a un caractère négatif. Le fait d’être liée à la vertu de tempérance ne le lui confère nullement. Au contraire, la modération des états et des actes inspirés par les valeurs sexuelles sert positivement celles de la personne et de l’amour. La chasteté véritable ne peut conduire au mépris du corps ni à la dépréciation du mariage et de la vie sexuelle. C’est le fait d’une chasteté faussée, et jusqu’à un certain point hypocrite, et plus encore de l’impureté. Cela peut paraître surprenant et étrange, et pourtant il ne peut en être autrement. On ne peut reconnaitre ni éprouver la pleine valeur du corps et du sexe qu’à la condition d’avoir réhaussé ces valeurs au niveau de la valeur de la personne. Et cela est précisément essentiel et caractéristique de la chasteté. Ainsi seuls un homme et une femme chastes sont capables d’éprouver un amour véritable. La chasteté supprime dans leurs rapports et leur vie conjugale l’attitude de jouissance qui, dans son essence objective, est contraire à l’amour, et par là même elle introduit dans ces rapports une disposition toute particulière à aimer. Le lien entre la chasteté et l’amour résulte de la norme personnaliste qui, comme nous l’avons dit dans le premier chapitre, contient deux commandements relatifs à la personne : l’un positif (« tu l’aimeras ») et l’autre négatif (« tu n’en jouiras point »). Mais les être humains – les hommes d’ailleurs d’une manière un peu différente des femmes – doivent grandir intérieurement pour arriver à cet amour pur, ils doivent mûrir pour pouvoir apprécier sa « saveur ». Car tout homme est grevé de la concupiscence du corps et enclin à trouver la « saveur » de l’amour surtout dans l’assouvissement de la concupiscence. Pour cette raison, la chasteté est une vertu difficile et dont l’acquisition demande du temps ; il faut attendre ses fruits et la joie d’aimer qu’elle doit apporter. Mais elle est la voie infaillible à la joie.

La chasteté ne conduit pas au mépris du corps, mais elle implique une certaine modestie du corps. Or l’humilité est la juste attitude à l’égard de toute grandeur véritable, soit-elle ou non mienne. Le corps humain doit être humble vis-à-vis de cette grandeur qu’est la personne, car c’est elle qui donne la mesure véritable de l’homme. Et le corps humain doit être humble vis-à-vis de la grandeur de l’amour, il doit lui être subordonné, et c’est la chasteté qui conduit à cette soumission. Sans la chasteté, le corps n’est pas subordonné à l’amour véritable, tout au contraire, il essaie de lui imposer ses lois, de le dominer : la jouissance charnelle où sont vécues en commun les valeurs du sexe s’arroge le rôle essentiel dans l’amour des personnes, et c’est ainsi qu’elle le détruit. Voilà pourquoi l’humilité du corps est nécessaire.

Le corps doit être humble face au bonheur humain. Combien de fois ne prétend-il pas être le seul à posséder la clé de son mystère ? Le bonheur s’identifierait alors à la volupté, à la somme des plaisirs que dans les rapports entre l’homme et la femme donnent le corps et le sexe. Comment cette conception superficielle du bonheur empêche de voir que l’homme et la femme peuvent et doivent chercher leur bonheur temporel, terrestre, dans une union durable des personnes, dans une affirmation profonde de leurs valeurs ! »

3 réflexions sur “La « chasteté » : un truc ringard ?

  1. Pingback: La « chasteté … [complément - explication de la jouissance] | «Phronèsis

  2. Là comme ailleurs, l’homme semble incapable de faire une synthèse… Au 19ème siècle le sujet était tabou quand il n’était pas diabolisé. Au 21ème siècle il prend sa revanche avec les résultats inévitables que l’on constate. Quand l’être humain admettra-t-il qu’il n’est pas un seul bloc et qu’il lui faut vivre en harmonie avec toutes ses composantes ?

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  3. Merci de partager ce beau texte, insuffisamment connu ! Et heureux de découvrir votre blog.

    J’aime beaucoup cette extrait pour ma part :
    « Le développement insuffisant de la vertu de chasteté se traduit par le fait qu’on tarde à affirmer la valeur de la personne, et qu’on laisse la suprématie aux valeurs du sexe, qui, s’étant emparées de la volonté, déforment l’attitude à l’égard de la personne de sexe opposé. L’essence de la chasteté consiste à ne pas se laisser « distancer » par la valeur de la personne et à rehausser à son niveau toute réaction aux valeurs du corps et du sexe. »

    « tarde à affirmer » / « ne pas se laisser distancer ». Tout ça montre le caractère dynamique de la chasteté, cette lutte non pas contre son corps mais pour la justesse d’un regard et d’un désir, la collaboration de la personne à la grâce pour disposer l’ensemble de ses facultés vers le Bien.

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