Euthanasie et dignité (I/II)

media_xll_6404823Le débat sur l’euthanasie oppose d’un côté les promoteurs d’un « droit à mourir dans la dignité », sous tendu par l’idée d’autonomie et du choix de chaque individu de décider librement du moment de sa mort, et de l’autre les défenseurs d’une « dignité humaine » comme valeur intrinsèque à tout être humain. On entend à la fois parler de « mourir dans la dignité » de « fin de vie », d’ « euthanasie », de « suicide assisté », d’ « aide au suicide » ou encore de différentes revendications concernant une mort à administrer pour un tiers en état végétatif (par exemple l’affaire Vincent Lambert). Ce débat gravite autour de cette idée même de dignité. D’une part elle semble renvoyer à une qualité que l’on peut perdre (et qu’il faudrait donc préserver quitte à éliminer le sujet de cette dignité), d’autre part la dignité se lie fondamentalement à la nature humaine et donc, exclut toute relativité quant à sa définition.

Cet article vise à proposer quelques pistes de réflexions sur ce sujet délicat tout en interrogeant les logiques à l’œuvre et la sémantique utilisée. Il sera publié en deux grandes parties, l’une présentant les notions utilisées et leur portée (relativement à la question de l’euthanasie) et l’autre s’attachant à approcher au mieux la notion de dignité. Une version pdf. est disponible ici.

I] Des notions aux contours flous.

  1. Euthanasie, suicide assisté, fin de vie (et soins palliatifs)
  2. Qui est réellement concerné ?
  3. Un choix personnel et en conscience ?
  4. Légitimer pour encadrer ?
  5. L’ambiguïté de l’expression « mourir dans la dignité »

II] Bonne mort et sens de la dignité

  1. Quelques définitions de la dignité
  2. L’embryon est -il digne ?
  3. Dignité et autonomie, deux notions qui s’affrontent
  4. Essence de l’Homme et maîtrise de la nature
  5. Dignité humaine et comportements indignes
  6. Le temps de la mort

I) Des notions aux contours flous

1) Euthanasie, suicide assisté, fin de vie (et soins palliatifs)

> Euthanasie

Le dictionnaire le Grand Robert définit l’euthanasie comme une  « mort douce et sans souffrance, survenant naturellement ou grâce à l’emploi de substances calmantes ou stupéfiantes ».

Le Larousse considère l’euthanasie comme l’ « acte d’un médecin qui provoque la mort d’un malade incurable pour abréger ses souffrances ou son agonie, illégal dans la plupart des pays. ».

Le rapport de l’Observatoire de fin de vie définit définit l’euthanasie comme « la situation où un tiers met intentionnellement fin à la vie d’une personne à sa demande, afin de faire cesser une situation qu’elle juge insupportable » (source). Notons la relativité de cette « situation » que la personne « juge insupportable ». Comme légiférer sur autant de situations jugées (subjectivement) comme insupportables ?

Mot du grec ancien qui signifie « bonne mort », l’euthanasie semble se caractériser par une « mort douce et sans souffrance » naturelle, ou à l’aide de substances. Les définitions ne précisent pas s’il y a effectivement fin de vie ou non. Cela peut donc aussi concerner la situation d’une personne handicapée jugeant sa situation insupportable, mais dont le pronostic vital n’est pas engagé (qui n’est donc pas en fin de vie). Un autre aspect de ces définitions considère l’euthanasie comme l’acte de donner la mort, faisant porter la responsabilité sur le tiers qui fait l’action et qui s’aligne (ou non) sur le choix du patient, opposant ainsi une mort naturelle à une mort provoquée.

> Suicide assisté ou aide au suicide

Le site Santémédecine.net considère « l’aide au suicide » comme « l’action de permettre à une personne de mettre fin à ses jours en lui fournissant les moyens d’y arriver. » (source). Même si le terme « assisté » implique une aide évidente au suicide et un acteur le permettant, certaines définitions comme celle de François Galichet, professeur émérite à l’Université de Strasbourg (source) insistent sur l’autonomie et le seul choix la personne : « Le suicide assisté en revanche concerne des personnes lucides et capables qui décident, en raison d’un pronostic médical prédisant une issue fatale et une dégradation massive à court terme, de devancer ce processus. Elles souhaitent mettre fin elles-mêmes à leur vie avant de devenir impotentes ou inconscientes. ».

Que faire de la notion d’assistance (au suicide) au regard de la loi du 31 décembre 1987 (transcrite dans l’article 223-13 du Code pénal de 1994), stipulant que « le fait de provoquer au suicide d’autrui est puni de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 francs d’amende » ? Quelle durée recouvre l’expression « court terme » (un mois, plusieurs mois, quelques jours, quelques semaines, un an…) ?

Notons qu’une personne peut devenir impotente ou inconsciente sans que son pronostic vital soit engagé. Par exemple, le handicap ou encore le comas (inconscience) marqué par l’incertitude (la possibilité) du réveil etc. Est-ce la seule durée de vie restante (« court terme ») qui légitimerait ainsi l’aide au suicide ?

Aussi, ces deux définitions montrent-elles que l’euthanasie et l’aide au suicide se situent en dehors d’une perspective de soins palliatifs. En effet, la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs refuse cette mort provoquée. Nous le verrons plus en détail.

> La fin de vie

La fin de vie, s’entend comme « terminaison de la vie » pour reprendre l’expression de P.Denis (pour le site http://www.aidantattitude.fr). Elle est aussi désigné ainsi (source) : « On considère qu’une personne est « en fin de vie » lorsqu’elle est atteinte d’une affection grave et incurable, en phase avancée ou terminale. ». Elle renvoie à la situation d’une personne au terme de sa vie, soit à cause d’une maladie soit en raison d’un âge avancé. Il demeure qu’à brève échéance, la personne mourra. Si une loi veut légiférer sur la fin de vie, il conviendra de préciser cette échéance, ce qui n’est pas sans poser problème. A partir de combien de temps de vie restante peut-on considérer qu’il y a fin de vie ? Nous verrons par la suite que toute demande d’une loi sur la fin de vie, ne revoit pas forcément à cette « terminaison de la vie ».

> Les soins palliatifs

Il s’adressent aux « personnes atteintes d’une maladie grave évolutive, mettant en jeu le pronostic vital, en phase avancée ou terminale » (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Ce « sont des soins actifs délivrés dans une approche globale de la personne atteinte d’une maladie grave, évolutive ou terminale. L’objectif des soins palliatifs est de soulager les douleurs physiques et les autres symptômes, mais aussi de prendre en compte la souffrance psychologique, sociale et spirituelle». « Les soins palliatifs et l’accompagnement considèrent le malade comme un être vivant, et la mort comme un processus naturel. Ceux qui dispensent des soins palliatifs cherchent à éviter les investigations et les traitements déraisonnables (communément appelés acharnement thérapeutique). Ils se refusent à provoquer intentionnellement la mort. Ils s’efforcent de préserver la meilleure qualité de vie possible jusqu’au décès et proposent un soutien aux proches en deuil. » (Société française d’accompagnement et de soins palliatifs).

Il convient donc de différencier les traitements visant à soulager la douleur et à apaiser la souffrance psychique, et pouvant avoir pour conséquences secondaires ou indirectes d’abréger (de réduire) la vie d’un patient, et l’euthanasie ou suicide assisté. Par un traitement médical ou une absence de traitement (cf. paragraphe suivant), il y a pour conséquence la mort directe du sujet. L’objectif est de soulager la souffrance à travers la mort du patient, attitude qui a tendance à ne pas suffisamment considérer la prise en charge de la douleur à travers les soins palliatifs. L’objectif du traitement utilisé, quant à lui, n’est pas de soulager la souffrance (contrairement aux soins palliatifs) mais bien de provoquer la mort. Cette dualité montre que le patient est considéré presque exclusivement à travers sa souffrance.

On parle d’absence (ou arrêt) de traitements dans le cas de traitements disproportionnés (rapport bénéfices/risques) et d’acharnement thérapeutique ou obstination déraisonnable, ces deux dernier cas réduisant eux aussi (à travers l’excès) le patient à sa seule maladie sans considération pour les conséquences des traitements administrés. La loi du 22 avril 2005 (relative aux droits des malades et à la fin de vie) préfère l’expression « obstination déraisonnable » à « acharnement thérapeutique », plus générale et ne se limitant pas aux seuls « moyens – médicamenteux, chirurgicaux ou autres – propres à guérir ou soulager les maladies » (Larousse).

L’arrêt ou absence de traitements concerne donc aussi l’hydratation et l’alimentation. L’assimilation de l’hydratation et de l’alimentation à des traitements, disposition de la loi du 22 avril 2005, permet ainsi de se référer à cette loi affirmant qu’il est autorisé d’arrêter ou de refuser des traitements inutiles ou disproportionnés. A ce titre, alimentation et hydratation peuvent être stoppés, laissant l’individu mourir de faim et de soif et provoquant l’euthanasie dite faussement passive (car il y a une action posée dans une volonté délibérée de provoquer la mort). La considération de l’alimentation et de l’hydratation comme des traitements disproportionnés ou relevant d’une obstination déraisonnable doit nous interroger. N’est-ce pas un soin dû à tout patient, à toute personne ? On remarque une certaine manœuvre pour provoquer in fine la mort du patient. A noter que ce basculement sémantique a été demandé par les mêmes qui s’affligent d’une telle fin de vie inhumaine et qui demandent, à terme, une loi légitimant le suicide assisté pour autoriser l’injection létale (et éviter l’agonie que représenterait une mort de faim et de soif). Face à cette douleur il convient de nuancer le propos et de mentionner le fait que la conscience de la faim et de la soif n’est pas toujours avérée (ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle n’existe jamais) et qu’il existe des soins de bouches pour soulager la sécheresse buccale. Cela étant, l’assimilation de besoins aussi vitaux, comme manger et boire, à des traitements, pose question au regard des motivations qui l’accompagne. Citons à ce sujet Helga Kushe, universitaire australienne, bioéthicienne à Monash Université (cité dans La Bataille de l’euthanasie par T.Derville) qui déclarait en 1984 lors du 5e congrès mondial des associations pour le droit de mourir dans la dignité, à Nice : « Si nous pouvions obtenir des gens qu’ils acceptent la suppression de tout traitement et soin, spécialement l’arrêt de toute alimentation, ils verront combien mourir est un chemin douloureux et alors, ils accepteront, pour le bien du malade [sic], l’injection létale. ».

Comme nous avons pu le constater, parler de « loi sur la fin de vie » tout en associant les notions de « suicide assisté » et d’ « euthanasie » fausse la portée réelle et concrète du débat. Nous allons voir plus en détail que les demandes d’euthanasies concernent parfois tout autre chose que la fin de vie à proprement parler.

2) Qui est réellement concerné ?

Les demandes d’euthanasie concernent à la fois des personnes dans cette situation de fin de vie, ou encore les proches s’exprimant pour une personne dans l’incapacité de parler, mais aussi les personnes dans un état de souffrance : situation de handicap grave, état « végétatif » etc. Le pronostic vital n’est donc pas toujours engagé et l’on ne peut alors affirmer être dans une situation proche du terme de la vie. Il s’agirait plutôt de situations de vie (état, qualité) qui motiveraient ces demandes. Plusieurs exemples illustrent ce fait :

  • L’affaire Vincent Lambert (« dans un coma dit « pauci-relationnel », plus précisément en état dit de « conscience minimale plus » source).

  • Le cas Vincent Humbert (souffrant de troubles neuropsychologiques, cognitifs et du « syndrome frontal » qui se manifeste par des troubles du raisonnement).

  • Anne-Marie, lourdement handicapée (dépendante physiquement et mentalement), endormie aux barbituriques et noyée dans une baignoire par sa maman.

  • Tracy, lourdement handicapée (paralysie cérébrale) empoisonnée par Robert Latimer, son père.

  • Chantal Sébire souffrant d’une tumeur de la face (esthésioneuroblastome) et refusant tout traitement (ayant pourtant des chances de guérison), s’obstinant à rejeter toute « technique », toute intervention chirurgicale, toute chimie (sauf le paracétamol, insuffisant ici pour calmer la douleur) et se contentant de la médecine naturelle. Si elle considère les soins palliatifs et la morphine comme du poison, elle revendiquera pourtant un empoisonnement volontaire à travers sa demande d’euthanasie fortement médiatisée. Son visage défigurée par la tumeur ne manquera pas d’émouvoir le monde entier. On ira jusqu’à affirmer une allergie à la morphine de sa part, postulant ainsi qu’il n’y a plus rien pour soulager la souffrance. Ce qui est faux : le docteur Béal parlera d’aversion à la chimie (Chantal Sébire est naturopathe).

  • Plus récemment, en Belgique, « un délinquant sexuel belge interné depuis 30 ans, qui affirme subir des « souffrances psychiques insupportables » en prison, va pouvoir être euthanasié à l’hôpital comme il le souhaite depuis des années » (source).

  • Quelques mois plus tard, toujours en Belgique, c’est un prisonnier de 50 ans qui demande l’euthanasie, en invoquant des « souffrances psychiques insupportables et inapaisables » entrant ainsi dans une logique de « peine de mort inversée » (source) face à l’échec de la société belge à proposer un accompagnement adapté aux fragilités de la personne (et la réduisant ainsi à ses seules fragilités). Un des arguments invoqué par le prisonnier est le fait d’être un « danger pour la société » (en prison ?). La présidente de l’Association belge pour le Droit de Mourir dans la Dignité évoque quant à elle « la situation catastrophique des « internés » en Belgique, personnes jugées trop dangereuses pour être relâchées mais placées dans des lieux inadaptés, sans traitement ni environnement médical. » (source). Une façon de « résoudre » le problème de l’inadaptation des lieux…

Parler de loi sur « la fin de vie » pour englober l’ensemble de ces situations est donc inadéquat. En effet, ces demandes sont aussi relatives à un état de vie jugé non conforme ou insupportable. Dans certains cas cette vie est stable, le pronostic vital n’est pas engagé, la personne n’est pas au terme de sa vie. Bien qu’étant marqué par un fort handicap ou un désarrois profond non prit en charge, elle n’est pas marquée par une situation de fin de vie au sens strict (sauf à la provoquer).

Que recouvrerait une loi sur la fin de vie ? A qui s’adresserait-elle ? Aux patients atteints d’une maladie incurable ? Aux patients en phase terminale ? Aux patients dont la maladie est très avancée ? Aux patients lourdement handicapés (quels seraient ces handicaps ?) ? Dans un état léthargique ou de coma (malgré les éveils possibles au terme de plusieurs années) ? Aux seules personnes faisant le choix du moment de leur mort ?

3) Un choix personnel et en conscience ?

Le serment d’Hippocrate original énonce pour le médecin : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme de pessaire abortif ». Le serment d’Hippocrate de l’Ordre des médecins de 1996 insiste quant à lui sur la neutralité du médecin, son devoir de soulager les souffrances (et non d’éliminer le sujet de ces souffrances) et exclut l’acharnement thérapeutique : « Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.[…] Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. ». L’article 38 du code de déontologie médicale stipule : « Le médecin doit accompagner le mourant jusqu’à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriées la qualité d’une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage. Il n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort. ». Il n’est donc pas question de la seule liberté individuelle du patient en fin de vie qui déciderait du moment de sa mort. Premièrement, elle implique le médecin et le mettrait en contradiction avec ses engagements.

Un projet de loi sur la fin de vie, dont l’examen suivra le débat du 21 janvier 2015 par François Hollande au Parlement, annonce que les directives anticipées « ne seront plus simplement « consultées » par le médecin mais s’imposeront à lui afin que la décision du patient soit respectée. » (cité dans les ASH n°2888 du 19 décembre 2014). Qu’en est-il du respect de l’engagement du médecin et de son expertise, dont le sens de son métier entrerait en contradiction avec le cas d’une demande de « mort sur ordonnance » ?

Deuxièmement, chaque choix individuel, inscrit dans une société, peut avoir un impact direct ou indirect sur l’ensemble des individus. Le fait pour plusieurs patient de décider du moment de leur mort, n’inculque t-il pas insidieusement que le choix d’autres patients d’aller jusqu’au bout de leur humanité est un poids pour l’entourage et la société elle-même (coût, places disponibles etc.) ? Comment une personne en fin de vie, constatant que l’on donne volontairement la mort à une autre personne à laquelle elle peut s’identifier, peut vivre sereinement et en confiance ? Quel regard cette personne peut-elle avoir sur elle-même ? N’y a t-il pas le risque qu’une perte de confiance en sa propre personne malade provoque un désir de mourir ? Qu’une simple demande passagère de mourir se transforme en certitude avérée et soit prise comme tel par le personnel « soignant » ? Et ce, alors même que la situation de fragilité du patient devrait imposer une grande prudence face à un contexte mortifère (maladie, fin de vie choisie par d’autres malades etc.).

Le 7 septembre 2011 le journal Le Monde, diffusait une « enquête sur les pratiques des médecins face à la fin de vie » (Emeline Cazi) : «  Quant aux demandes claires d’euthanasie active, les hospitaliers affirment n’y être quasiment jamais confrontés. « Des patients qui disent : « j’en ai marre, je voudrais que ça se termine Docteur », c’est plus fréquent. Mais il ne faut pas aller trop vite. Cette phrase ne signifie pas forcément qu’ils veulent en finir », met en garde le Dr Christophe Tournigand (patricien hospitalier en oncologie médicale à Saint-Antoine à Paris). A l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy, à Villejuif (Val-de-Marne), une équipe de psycho-oncologues forme les infirmières et les médecins à interpréter ces demandes, « qui ne sont rarement des demandes d’euthanasie », assure Sarah Dauchy, psycho-oncologue. « Il faut chercher à savoir si cette demande vient du patient et non de la famille ou des soignants qui n’en peuvent plus, détaille-t-elle. Est-ce que le patient n’est pas confus, comme c’est souvent le cas en fin de vie ? La demande n’est-elle pas liée à une souffrance physique ou une angoisse, que l’on peut calmer ? ».

Troisièmement, le choix du moment de sa mort implique aussi l’entourage familiale, comme l’explique Marie-Frédérique Bacqué, maître de conférence en psychopathologie : « Les partisans de l’autonomie absolue laissent loin derrière eux ceux qui partagent leur vie ou leur lignée. Non seulement ils croient échapper à leur destinée biologique en la précédant, mais ils décident de leur mort sans se préoccuper de ceux qui restent. Ces derniers devront supporter leur absence, mais aussi comprendre qu’ils ont préféré mourir, plutôt que de partager leurs ultimes moments avec eux… Cette conception anthropologique de la mort solitaire et rationnelle est bien évidemment le prototype de la mort moderne décrite par Philippe Ariès et Louis-Vincent Thomas: une mort choisie, sans dieu, rapide et sans souffrance, égoïste, sans se retourner… » (source : Les deuils après euthanasie, des deuils à « haut risque » pour les familles, les soignants et… la société ).

Enfin, les décisions de certains médecins comme Bonnemaison qui « reconnaît avoir agi seul, sans en informer l’équipe soignant […] mais, surtout, sans avoir clairement consulté les familles des malades. » (lire ici), ou d’infirmières comme celle ayant « administré un « cocktail de psychotropes » à neuf pensionnaires, « qui n’étaient pas en fin de vie » selon le parquet. » (voir ici) ou encore cette annonce des médecins de la Société belge de médecine de soins intensifs qui ont « déclaré que sera reconnu à tout médecin le droit d’euthanasier, sans crainte de poursuites judiciaires, également les patients qui ne souffrent pas, qui ne sont pas âgés et qui ne l’ont pas demandé, ni leurs parents non plus, quand il s’agit de sujets qui ne semblent pas avoir longtemps à vivre » (lire ici ou ici [en anglais]), interroge sur la notion de « choix » de la part du patient, sa réelle liberté (excluant toute influence) et annonce dès maintenant les écarts face à des principes pourtant utilisés pour légitimer l’euthanasie : respect des libertés individuelles, du choix de chacun, de l’entourage et de la famille, décision collégiale etc.

Pour illustrer ces différents points nous pouvons aussi mentionner :

  • Lydie Debaine (ayant noyée sa fille handicapée).

  • Chantal Chanel (infirmière ayant exécuté la prescription mortel de potassium à dose létale considérant qu’il y avait consensus de la famille face à une patiente qui voulait mourir).

  • Hervé (dans un état d’inconscience) fils des époux Pierra qui demanderont l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation.

  • Christine Malèvre (infirmière ayant tué sept patients en fin de vie). C’est en tout cas le nombre de meurtres dont elle doit répondre. Le jour de ses aveux elle déclare : « Dix décès sur commande et vingt décès provoqués de ma propre initiative » (citée dans La bataille de l’euthanasie par T.Derville) avant de modifier ce nombre. Elle déclare aussi : « Le malade dit tout dans un regard »… Le Parisien du 25 juillet parlera de cette infirmière mise en examen pour avoir « aidée à mourir une trentaine de malade » (extrait du même ouvrage). Le glissement sémantique (« aide à mourir ») semble donner à l’acte un caractère presque noble, excusant des actions pourtant condamnées par la justice (et renvoyant ni plus ni moins à un meurtre) sans considération pour l’entourage du malade.

Le « vivre ensemble » et certaines décisions du personnel soignant ou de la famille, et le traitement médiatique relativement complaisant envers des actes illégaux, laissent à craindre que cette pseudo liberté individuelle de choisir le moment de sa mort, se transformera peu à peu en norme dont il serait inhumain et indigne de s’écarter. En effet, si « mourir dans la dignité » consiste à abréger sa vie, vivre jusqu’à la fin son humanité pourrait vite impliquer une mort indigne dont il conviendrait, pour le bien de tous, de protéger chaque individu…

Ainsi, prétendre qu’il revendrait à chacun de décider librement (individuellement ou non) du moment de sa mort, relève d’une utopie. C’est un acte chargé de sens impliquant différents acteurs sociaux (médecins, familles, patients etc.) ayant des motivations et des revendications fortes (militantisme). Sans parler des patients déjà affaiblit physiquement et psychologiquement par la maladie, dont le caractère influençable dans des moments d’épreuves n’est pas inexistant…

Quand à la notion de conscience, elle est essentielle face à n’importe quelle décision : la recherche du consentement éclairé de l’usager consacré par la loi 2002-2 (de rénovation de l’action sociale et médico-sociale) est très révélatrice sur ce point. Choisir en conscience sous-entend de choisir librement et en connaissance de cause, en faisant usage de sa raison.

En premier lieu, l’épreuve de la souffrance peut occulter un raisonnement honnête (qu’il est préférable de déployer auparavant) et la peur de souffrir est aussi mauvaise conseillère. La peur de l’inconnu (et d’autant plus de la mort) inquiète. L’anticiper en choisissant le moment de sa mort peut être une façon de se rassurer, ultime illusion sans doute que de vouloir maîtriser ce qui par définition nous échappe.

En second lieu, le projet de loi sur la fin de vie, mentionné en début de partie, énonce que « les patients en phase terminale, dont le pronostic vital est engagé à court terme […] auront le droit de demander une sédation profonde et continue jusqu’à leur décès ». Il s’agit ni plus ni moins « d’atteindre une altération totale de la conscience, prévenant toute souffrance », le but étant clair : « cette sédation s’accompagne obligatoirement de l’arrêt de tous les traitements de maintien en vie » (cité dans les ASH n°2888 du 19 décembre 2014). Cette sédation n’est-elle pas une « euthanasie déguisée » ? L’intention est-elle dans le fait de soulager ou de mener à la mort une personne en la plongeant d’ors et déjà dans une dimension très proche de l’état de morbidité (l’inconscience) ? N’y a t-il pas d’autres moyens de « préserver la meilleure qualité de vie possible jusqu’au décès » (Société française d’accompagnement et de soins palliatifs) tout en laissant la personne échanger avec son entourage et sans l’évincer avant l’heure du monde environnant ? Nous voyons ici le glissement qui s’opère en endormant les consciences au sens propre, et en ne nommant pas la réalité de l’acte. Il est facile d’imaginer les partisans de l’euthanasie interroger le sens d’une telle sédation provoquant une «  altération totale de la conscience » et dénonçant l’hypocrisie de ce procédé dont l’objectif clairement affiché est « l’arrêt de tous les traitements de maintien en vie ». La voie sera alors ouverte pour aboutir directement à l’injection létale. Le débat portera a raison sur cette hypocrisie (orchestrée) et créera de fait un faux-débat, l’hypocrisie étant avant tout l’utilisation de la sédation profonde comme « cheval de Troie » d’une véritable « mort sur ordonnance ». De même que certains adultes parlent d’une façon faussée de la mort à leurs enfants en affirmant que la personne décédée « s’est endormie sans souffrir » (contournant ainsi la réalité), le projet de loi prévoit la sédation profonde menant à l’inconscience avec la dérive très prévisible de conduire à la mort de la personne et d’orienter les actes (ou l’absence volontaire d’actes) en ce sens…

4) Légitimer pour encadrer ?

Le seul fait des dérives euthanasiques déjà constatées ne peut servir d’argument pour une législation encadrant les dérives. En effet, la pratique existe déjà, factuellement. Malgré cette existence de fait, des dérives et ambiguïtés existent : par exemple sur les motivations des acteurs de cette « mort sur ordonnance » et sur la volonté, avérée ou non, des malades de mourir. Autoriser l’euthanasie par une loi et donner un cadre à ce procédé multipliera les risques de dérives. A existence égale – de fait – d’une pratique, l’une clandestine et « isolée » et l’autre autorisée et donc multiple, les risques augmentent. En dehors de toute considération éthique et morale, ce seul fait liée à la protection du plus faible et à l’égale dignité de toute vie humaine devrait amener à la plus grande prudence.

L’analogie avec le rapport contraception / avortement nous éclaire sur le raisonnement « légitimer pour encadrer » : «  L’avortement n’est qu’un ultime recours en cas d’échec de contraception. Lorsque la loi Veil libéralisant l’avortement en France a été votée il y a 30 ans, on s’attendait à ce que sa fréquence diminue avec la diffusion de la contraception moderne. Les grossesses non prévues ont bien diminué, mais le nombre d’avortements n’a pas baissé. Comme nous l’expliquent Nathalie Bajos et ses collègues, les femmes recourent plus souvent à l’IVG en cas de grossesse non prévue. » (source).

Le Dr Christophe Tieze, partisan de l’avortement déclarait quant à lui : « Bien que l’un des buts principaux de la libéralisation des lois sur l’avortement en Scandinavie, ait été de réduire l’incidence des avortements illégaux, cela n’a pas été atteint. Au contraire, comme on l’apprend de plusieurs sources, les avortements légaux et illicites ont augmenté » (Christophe Tietze, MD, « Abortion in Europe , cité par Diamond, « This curette for hire », page 102).

Libéraliser une pratique n’est donc pas gage d’une meilleur maîtrise de cette dernière. Bien au contraire (lire ici).

5) L’ambiguïté de l’expression « mourir dans la dignité »

« Mourir dans la dignité » sous entend, par opposition, qu’il y aurait une « mort indigne » et aussi, une « vie digne ».

Si l’on considère une vie dite « dans la dignité », on estime alors qu’elle est liée à un certain état de vie. Cet état de vie correspondrait à ce qui s’opposerait à une « mort indigne » et donc, à ce qui s’opposerait aux caractéristiques d’une « mort indigne » : souffrance, léthargie etc. De ce fait, cet état de vie serait relatif aux différentes conceptions individuelles d’une vie digne telle que l’absence de souffrance, ou une souffrance acceptable (quelle serait-elle ?), une certaine longévité, un certain bonheur, l’état de conscience du sujet etc. Autant de données dont les contours restent difficiles à cerner.

La souffrance, la fin de vie, une maladie incurable, un état de léthargie ou le sentiment du malade d’être un poids pour l’entourage, sont autant d’éléments invoqués comme arguments légitimant le recourt à l’euthanasie. Cette simple énumération se heurte à plusieurs difficultés : quel serait le degré de souffrance justifiant une mort volontairement donnée ou reçue ? Comment évaluer ce seuil considérant la subjectivité du sentiment de souffrance ? A partir de temps de vie restante peut-on justifier de donner la mort à un individu en fin de vie ? Peut-on prévoir ce que va vivre le patient (peut-il le prévoir lui-même) dans ses derniers jours avec sa famille ou dans son for intérieur ? Comment mesurer l’état de conscience d’un individu lourdement handicapé, appelé vulgairement, et bien en deçà de sa condition humaine, « légume » ?

De ce seul point de vue, il peut apparaître dangereux de légiférer (et donc de porter à l’universel) sur les multiples aspects de la fin de vie, propres à chaque individu et à son intimité. Que signifierait réellement « mourir dans la dignité » ? C’est l’objet de notre seconde partie. Avant cela, je vous conseille la lecture brève de ce document proposant quelques pistes de réflexions qui mettent en lumière les dérives du projet de loi Claeys-Leonetti sur la fin de vie : lire ici (pdf).

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