Euthanasie et dignité (II/II)

digniteII) Bonne mort et sens de la dignité

Revenons au sens du mot « euthanasie » : entendu dans son sens étymologique il désigne une « bonne mort », ce qui ne peut faire que consensus. Qui voudrait d’une mauvaise mort ? Être pour ou contre l’euthanasie est donc un faux débat qui conduit à des slogans du type « On ne veut pas mourir de faim ni de soif ». Personne ne veut d’une telle mort, sauf les promoteurs du suicide assisté dont le plan final est de légitimer l’injection létale (voir partie I. 1.). C’est donc l’idée de « bonne mort » qui porte à confusion. Cette bonne mort est une mort digne.

Il convient ainsi de définir ce qu’est précisément la « dignité », car c’est en tronquant la portée réelle des mots que la réalité est modelée par chacun comme il l’entend et que ces sens tronqués deviennent la base d’un débat faussé et de fait stérile (Détournements de mots).

1) Quelques définitions de la dignité

Kant définit la dignité humaine (homme comme être raisonnable, c’est à dire doué de raison) comme « le principe moral énonçant que la personne humaine ne doit jamais être traitée seulement comme un moyen, mais comme une fin en soi ; autrement dit que l’homme ne doit jamais être employé comme moyen sans tenir compte de ce qu’il est en même temps une fin en soi ».

Le Larousse définit la dignité comme le « respect que mérite quelqu’un ou quelque chose ».

Paul Ricœur philosophe, considère que « quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain. ». Nous retrouvons ici l’être humain comme « fin en soi ».

Une mort digne est une mort qui respecte la personne, ne l’instrumentalise pas sous diverses revendications (à ce titre, la forte médiatisation de suicides assistés illégaux interroge), et qui considère la personne sous le seul filtre de son humanité. L’humanité de chaque individu est marquée par la finitude et la souffrance, deux éléments intrinsèques à toute vie humaine qui ne peuvent constituer une perte de dignité et mener à un manque de respect de la personne. L’Homme, comme fin en soi, comme être dont la vie humaine vaut pour elle-même (et non en fonction de divers critères), est digne par sa nature humaine et mérite respect, honneur et considération quel que soit son état. Il y a donc forcément « mort digne » puisque ces différents aspects de la dignité valent universellement et pour tout individu.

Le Préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme exprime cette réalité en ces termes : « Considérant que la reconnaissance de la dignité et des droits égaux, inaliénables et inhérents à tous les membres de la famille des êtres humains, constitue la base de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde […] l’assemblée générale, proclame la présente déclaration universelle des droits de l’Homme comme l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations ».

L’article 16 du Code civil renforce cette idée de dignité acquise en vertu du seul fait d’être humain : « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie ». Être humain signifie bien ce qui constitue notre existence, tout existence humaine, du début de son existence primitive jusqu’à sa fin. Ainsi, la dignité renvoie au respect et à la considération dus à la personne parce qu’elle est humaine.

Aussi, l’article L 116-2 du Code de l’action sociale et des familles parle d’ « égale dignité de tous les êtres humains » excluant définitivement l’idée d’une dignité quantifiable et différenciée en fonction d’un état de vie.

Le site Cabinet d’avocats de Maître ACI (spécialistes en droit pénal) énonce que « Dignement pour un être humain signifie « humainement », c’est-à-dire comme un être humain, ni plus (comme un Dieu), ni moins (comme un animal ou comme une chose). » Il ne s’agit donc pas de se poser en décideur de la vie ou de la mort face à une personne dont l’humanité est affectée par un élément extérieur. Est-elle moins humaine et à considérer comme un animal ou une chose du fait d’une maladie par exemple ?

Enfin, l’Église affirme, qu’ « une société juste ne peut être réalisée que dans le respect de la dignité transcendante de la personne humaine. Celle-ci représente la fin dernière de la société, qui lui est ordonnée. ». Dans la religion catholique, l’Homme est digne car il est sujet créé à l’image de Dieu. Dans une telle acception, la dignité dépasse notre simple humanité et l’on mesure ici toute l’importance accordée à l’Homme et à la sauvegarde de son humanité quel que soit son état de vie. Une telle affirmation permet de mieux comprendre pourquoi une majorité de catholiques s’oppose à toute forme de dégradation du respect inconditionnel dû à l’Homme.

Revendiquer un « droit à mourir dans la dignité » s’est donc supposer qu’un être humain puisse mourir d’une façon indigne. Or, comme ces définitions l’ont montré, la dignité est constitutive de notre humanité. On ne peut perdre cette propriété et mourir autrement que dignement, qu’humainement. Ainsi donc, parler de « mort digne » semble renvoyer davantage à un pléonasme qu’à une revendication sérieuse.

2) L’embryon est-il digne ?

L’embryon est digne en tant qu’être humain. En revanche, on ne peut parler de personne humaine. En effet, une personne humaine se définie dans son unité et son indivisibilité. Or, l’embryon se développe par divisions cellulaires successives. On parle donc d’être humain. Aucun scientifique honnête ne saurait remettre en cause une telle évidence. D’ailleurs, l’homme pourrait-il reproduire autre chose que son semblable ? Mentionnons aussi le fait que l’embryon possède l’ensemble du patrimoine génétique qui fera de lui, au terme de ces divisions, une personne unique. A noter que le fœtus est une personne humaine. Cette distinction me semble superficielle dans le sens ou être humain et personne humaine méritent le même respect, le Code civil de le réaffirmer ainsi : « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie ». Or, quand commence la vie humaine sinon lors de la rencontre de deux gamètes complémentaires d’un homme et d’une femme (fécondation) donnant lieu à un embryon qui va poursuivre à la réalisation de son existence, enclenchant différents processus de maturation dans un processus ordonné et continu jusqu’à influer sur le corps de sa mère (modifications physiologiques, arrêt des menstruations, aide à la régénération des cellules endommagées de la mère etc.) ?

Certains souhaitent disposer à leur guise de l’embryon humain afin de satisfaire à des exigences de recherches et peut-être aussi, afin de se donner bonne conscience. Notons que les résultats des recherches embryonnaires ne sont pas probants. Certains pays utilisent d’ailleurs d’autres cellules plus prometteuses pour la recherche :

« Les recherches sur les embryons n’ont encore rien donné, alors que les recherches alternatives sur des cellules souches adultes ont déjà eu des résultats. Plus de 90 pathologies sont soignées avec des cellules issues du sang de cordon. Certains pays ont beaucoup avancé sur les IPS [cellules pluripotentes induites], les cellules reprogrammées, qui sont beaucoup plus prometteuses. » (source).

Citons aussi l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) à ce sujet : « Les cellules souches adultes proviennent de tissus qui se renouvellent. On en trouve par exemple dans la moelle osseuse où elles sont à l’origine des cellules sanguines (cellules souches hématopoïétiques), dans l’épiderme (cellules souches kératinocytaires) ou encore dans le tissu adipeux (cellules souches mésenchymateuses). Ces cellules sont présentes en faible quantité et moins faciles à cultiver que les cellules souches embryonnaires. Elles ne peuvent en outre produire que certains types de cellules différenciées, en fonction de leur tissu d’origine.

Les cellules IPS sont quant à elles identiques aux cellules souches embryonnaires, mais elles sont obtenues par reprogrammation génétique de cellules adultes différenciées. Depuis 2007, des centaines de lignées de cellules IPS ont été obtenues à partir de presque tous les types de cellules adultes capables de se multiplier. » (source).

De fait, l’argument de la recherche scientifique pour justifier l’utilisation d’embryons humains ne tient pas. Quand bien même les résultats seraient démontrés et prometteurs, cela justifie t-il de subordonner l’être humain à cette fin ? Doit-il être au service de la recherche tel un matériau de laboratoire ou la recherche doit-elle être au service de l’Homme ? Les débats sur l’humanisation de la médecin nous éclairent sur ce point en réinscrivant la dignité humaine au cœur des pratiques et comme une fin en soi.

D’autres affirment que l’embryon n’est qu’un amas de cellule. Cette affirmation est non seulement fausse mais, même si elle était vraie, elle ne suffirait pas à justifier l’utilisation d’embryons pour la recherche. En effet, elle pourrait très bien être transposée à une personne composée elle-aussi d’amas de cellules qui constituent sa corporalité. Pour autant, cette personne peut-elle être utilisée pour la recherche ? Un être humain a t-il moins de valeur qu’un autre ? De plus, nous sommes bien plus qu’un amas de cellule, notre dignité nous élève bien au delà de notre simple corps et de notre esprit. Sans parler de l’âme, principe de vie, s’unissant au corps et mettant en lien chacun de nos sens.

Sans entrer dans une démonstration longue et complexe de l’existence de l’âme, notons simplement qu’elle n’est pas uniquement une réalité religieuse mais aussi philosophique et rationnelle (c’est à dire, fondée sur la raison). Citons simplement quelques auteurs : « En plus de l’intellect il existe et coexiste dans l’esprit une conscience unificatrice reflétant la corporéité [il s’agit donc de l’âme] » (Elio Sgreccia, auteur du Manuel de bioéthique, « Les fondements de l’éthique biomédicale »). L’auteur cite ensuite St Thomas d’Aquin : « C’est le même corps qui perçoit qu’il pense et qu’il sent ; or il est impossible de sentir sans le corps. ». Aristote, entre autres auteurs ayant traité du sujet, y consacre même un ouvrage entier (De anima). Il affirme ainsi que « l’âme est l’acte premier d’un corps organisé » et spécifie cet âme aux êtres humains (doués de raison) en affirmant que cette âme est une puissance de connaître. Ce qui nous intéresse ici est la notion de « puissance » qui vient éclairer la dignité de l’embryon.

L’embryon est digne en tant qu’être humain. Mais il est aussi une personne en puissance. Il tend vers cette existence unique et détient intrinsèquement tous les éléments pour devenir cette personne humaine. Il a toutes les potentialités pour le devenir et ne pourra être rien d’autre qu’une personne humaine.

Nous comprenons ici toute l’important du respect de la vie du début de son existence primitive (par laquelle nous sommes tous passé) jusqu’à ses fins les plus éprouvantes. La dignité demeure inaltérable. Face à cette vie qui nous dépasse, nous ne sommes pas en mesure de décider de son sort lors des instants fragiles et difficiles, à quelques étapes de la vie que ce soit.

Utiliser l’embryon ou l’éliminer, en fuyant les responsabilités à la hauteur de notre condition humaine, revient donc à ne pas agir dignement (voir Partie II. 5) et à ne pas considérer l’autre comme son égal. N’est-il pas arbitraire de choisir que tels embryons, puis fœtus, feront l’objet d’une attention toute particulière, de suivis médicales réguliers, alors que tels autres seront purement et simplement éliminés (pilules contraceptives associées à un effet contragestif, réduction embryonnaire après sélection embryonnaire dans le cas de la Fécondation In Vitro, IVG etc.) ?

A ce propos, la question de la FIV pour les couples stériles interroge fortement le respect de la dignité de l’embryon. Frydman, obstétricien français considère quant à lui que « ce qui commande le devenir de l’embryon c’est le désir dont il est porteur », ce qui revient à affirmer que c’est seulement le désir ou non désir d’enfant des parents qui confère à l’embryon son statut d’être humain ou de « grumeaux de cellules » (pour reprendre une expression souvent employée à ce sujet). Cette réduction de l’embryon à son corps biologique et la très grande relativité de l’acception de ce « scientifique », indiquent non seulement une perte de sens de ce qu’est profondément l’être humain et la dignité humaine (non relative et liée intrinsèquement à toute vie humaine), mais une volonté de contourner le réel pour le manipuler à sa guise. C’est ce même personnage qui a donné naissance au premier « bébé éprouvette » et à des bébés à partir d’ovocytes congelés. Cette déshumanisation des premiers temps de la vie, instrumentalisée et technicisée, doit nous interroger sur ce « progrès » que l’on nous propose. Est-il au service de l’Homme ?

Je cite ici l’extrait d’un article de ce blog (datant de 2012) traitant de la Fécondation in vitro et interrogeant, en creux, le respect de la dignité de l’embryon :

       « Pour P.Verspieren, enseignant d’éthique biomédicale au Centre Sèvres, Paris en 1982 et aujourd’hui responsable du département d’éthique biomédicale au Centre Sèvres : « Le mode sexuée de la procréation fait que tout être humain, jusqu’à présent, doit son existence à deux personnes humaines, de sexe différent, aussi indispensables l’une que l’autre. Ainsi sont manifestées les limites du pouvoir de l’individu en matière de génération, l’incomplétude de l’être humain qui ne peut que faire appel à un autre pour transmettre la vie. »

       Avec cette dissociation de l’acte sexuel et de la procréation naît ce risque de l’instrumentalisation de cette dernière, qui ne devient plus qu’un objet séparé des conditions d’accueil de la vie et ce qui est intrinsèquement lié à cet accueil : un vrai don (gratuit donc) d’Amour dans la réalité de l’acte. […] Réserver la procréation au sein de l’acte sexuel s’est ainsi garantir un vrai accueil qui fait face à la contingence biologique et n’assimile pas l’enfant à un dû. Dans un don mutuel des époux surgit cette possibilité d’ouverture dans la fécondité du couple mais aussi cette réalité des déficiences biologiques. Alors, hors d’une toute puissance procréatrice, c’est vers d’autres formes de fécondité que le couple devra se tourner en se rappelant les conditions premières d’où émergent la vie. Car si l’amour est nécessaire au développement de l’enfant il est aussi ce qui lui donne vie, ce qui ne doit pas délibérément être mis de côté lors de la conception. Cette base essentielle garantit l’authenticité des rapports entre l’enfant et le couple et un juste équilibre de ces rapports. La procréation se fait au sein d’une union, à l’aide d’un autre qui peut éviter une certaine mainmise sur l’enfant. Toutefois, si un amour authentique peut être à l’origine d’une conception d’enfant par des méthodes artificielles, il demeure que cet amour oublie certaines dimensions de ce vers quoi il tend. On pourrait presque parler « d’amour aveugle », « d’amour possessif » dans cette volonté absolue d’enfant.

Aussi, en ne faisant de la procréation qu’un pur acte matériel, on risque de réduire les premiers pas de toute vie commençante, de toute humanité, non plus à l’union de deux humains, mais à une technicité, à quelques éprouvettes. On risque d’imposer cette idée d’une procréation traitée en matériau de laboratoire, procédé mécanique qui ne fait plus appel à l’unique condition d’un épanouissement : un amour authentique qui recherche le bien premier de sa progéniture.

Et qu’en est-il de la transmission des lois de la filiation ? Qu’en est-il de cette idée chez l’enfant d’être issue d’une procréation à trois (pour la FIV, avec le médecin et le couple) voir à quatre (avec la mère porteuse) ? Comment vivra un enfant qui aura trois, quatre, cinq individus à l’origine de son être : le couple donneur, (mère et père biologique), la mère porteuse, le couple adoptif, sans compter le médecin impliqué dans ce processus ? N’y a t-il pas pour l’enfant le risque d’une perte de repère et d’une révolte envers ce qui est du domaine de sa parentalité tout en ne l’étant pas complètement ?

La procréation ne doit-elle pas être exclusivement réservée à l’intimité de deux êtres ? Sans quoi on peut craindre qu’elle risque de devenir un marché publique, ébranlant les structures de l’origine puis brandissant le risque de l’inceste en mélangeant les « parents », en laissant le droit du don de sperme et d’ovules anonyme, et l’accouchement sous X… Si la procréation ne se limite à des liens biologiques, est-elle pour autant dissociable d’une réalité physique et humaine ?

Dans le cas de la FIV et de l’insémination artificielle, l’intrusion d’une tierce personne dans la procréation ne risque t-elle pas d’exclure le mari de sa paternité ? En effet, il devient alors une origine secondaire à ce qui se développe chez sa femme et laisse place au médecin pour procéder à la « reproduction ». Si la fécondité devient un pur acte biologique, où est notre humanité à travers cette technique ? Dans la finalité ? Peut-être, mais celle-ci justifie-t-elle à elle seule les moyens utilisés ? Moyens qui, qu’ils soient techniques ou naturel, n’ont pas la même portée significative, la même réalité physique et psychologique…

De plus, la connaissance de la réalité de la FIV ne doit pas être écartée de la demande du couple. Il est de son devoir de se renseigner sur le mécanisme d’un tel procédé et du médecin de l’informer.

Tout enfant issu d’une fécondation in vitro (procédé qui fait suite à une sélection d’embryons) doit aussi avoir conscience qu’il a eu la chance d’avoir été l’unique embryon en développement sélectionné, alors que les autres potentiels (si on les avait laissé se développer) Justine, Jean, Léa, Lucie etc… ont été détruits. Sa vie ne doit qu’à une sélection de type eugéniste, sélection qui ne l’a choisi lui que pour […] ses meilleurs chances de survie. Il a été ensuite sélectionné une deuxième fois lors d’une « réduction embryonnaire » au cours de la grossesse. Il doit aussi avoir conscience, dans son droit aux origines, que s’il avait eu un handicap, ses parents l’auraient éliminé.

Peut-on seulement vivre avec cette idée ? Tout ces réalités ont pourtant été les conditions de sa venue au monde… Est-il morale d’encourager un tel procédé, impliquant le sacrifice nécessaire et délibéré de plusieurs vies pour satisfaire à la seule exigence personnelle du couple ? Faut-il masquer cette réalité à l’enfant et lui mentir sur son origine ? La cachée ne revient-il pas à se construire sur une apparence de vrai, sur du faux ou à mentir et à démontrer que ce procédé (s’il peut-être compréhensible dans le désir d’enfant) n’est pas légitime dans son application ? Un tel mensonge ne reviendrait-il pas à reconnaître qu’il y a dans ce procédé quelque chose que l’on ne peut pas dire, que l’on doit cacher […] ? Ou alors, vaut-il mieux exposer cette réalité expliquant cet ensemble de sélections ? Ne représenterait-elle pas un choc pour l’enfant ou même l’adulte ?

En outre, ces différentes sélections déterminent une forme unique d’humanité. Il n’est plus question d’un accueil de l’autre tel qu’il est mais d’un choix de cet enfant suivant des critères précis… Ne risque t-on pas de tomber dans la détermination d’une race parfaite sur des critères sociaux particuliers ?

Jusqu’à quel point peut-on parler d’accueil de l’enfant ? N’est ce pas plutôt le désir des parents qui prévaut sur l’enfant lui-même ? Lorsque le droit de vivre n’est concédé qu’en raison du caractère bien portant du bébé, on peut se poser la question de l’amour porté à ces mêmes enfants… Et face aux handicapés, n’est ce pas leur montrer que leur vie ne vaut pas la peine d’être vécue ? Qui peut seulement juger du bonheur de l’autre ? Qui peut imposer une forme unique de bonheur lié à une humanité sélectionnée pour remplir un « cahier des charges » des conditions de vie, cahier des charges donnant un droit d’exister ? N’est-ce pas plutôt parce que l’image qu’elles renvoient de ma propre fragilité humaine me dérange, que je souhaite effacer les personnes handicapées ?

Les parents doivent en plus s’interroger sur leur désir : ai-je réellement désirer un enfant pour ce qu’il est ? Ou pour ce que je veux qu’il soit ? Pour l’image que je veux qu’il (me) renvoie ?

Il s’agit de s’interroger en profondeur sur ces nouvelles formes de procréation en recherchant un accord profond avec notre propre humanité. Cela, afin de ne pas céder aux pressions sociales qui souhaitent imposer des normes de plus en plus strictes de « vie », sous la couverture de la « liberté » des moyens techniques de procréation à disposition. Ne fuyons pas trop vite nos propres insuffisances vers la technique, solution apparemment miracle censée résoudre tous les problèmes rencontrés. Si la technique permet de nouvelles possibilités, sont-elles réellement profitables pour toutes les parties en jeu ? ».

Le principe moteur devant ainsi guider nos actions et nous garder des écarts scientifiques demeure cette dignité de l’être humain. Affirmer que l’embryon n’est pas digne, reviendrait à affirmer que ce n’est pas un humain en développement. Les femmes enceintes pourraient alors fortement s’inquiéter de ce dont elles accoucheraient…

3) Dignité et autonomie, deux notions qui s’affrontent

Chez Kant, la dignité se rapproche d’une totale liberté et d’une pleine autonomie de la volonté. La dignité kantienne « est exclusivement la capacité d’agir moralement en dehors de déterminations empiriques, et sensibles, de la volonté » (source). Cette base peut servir de support à une revendication de « choisir de mourir dans la dignité » à travers l’idée « d’autonomie » (« droit à l’autonomie »).

Premièrement, cette pleine autonomie de la volonté n’est pas toujours évidente dans une situation de pression (entourage, sentiment d’être un poids, société, médecin etc.) et sous l’influence du contexte (aucune démarche sociologique sérieuse ne remet en cause l’influence exercée par le contexte, à travers différents déterminants sociaux).

Deuxièmement, il s’agit d’une autonomie toute relative puisqu’elle fait appel à un médecin et que la « mort » par définition est abandon et non maîtrise. Elle est une réalité que l’on peut précipiter mais qui ne nous laisse pas le choix de sa finalité.

Aussi, automne, le sommes-nous réellement un jour ? L’enfant, le vieillard, le malade, la femme enceinte et le fœtus sont-il autonomes ? Nous sommes nés dépendant l’un de l’autre, de notre mère, de nos parents, nous nous sommes construit physiquement, intellectuellement et psychologiquement en référence à un autre. « L’Homme est un animal social » disait Aristote. Il est paradoxale de parler autant de « cohésion sociale » et de laisser tant de solitude face à la mort à travers un pseudo choix. Ne s’agit-il pas d’une déresponsabilisation collective encouragée, face à des impératifs économiques, et à une perte de sens de la « « valeur »  Homme », « valeur » suprême car digne ?

Si l’autonomie est une valeur forte de notre société, encouragée entre autre au bénéfice des personnes handicapées, elle est aussi appliquée uniformément et sans distinction à toute situation. L’on ne réfléchit plus sur sa finalité. Il est noble d’encourager l’autonomie des personnes si cela représente un bien pour elles, si cela les fait grandir et ne constitue pas le fait de se décharger de ses responsabilités. En effet, cette idée d’autonomie poussée à son extrême (à travers l’idée de « mourir dans la dignité ») ne représente t-elle pas une forme d’individualisme dans laquelle elle trouve sa source ? Individualisme qui, d’une façon égocentrique, ramène tout à sa personne, à son seul confort qui ne saurait être dérangé. Les libertés individuelles sont érigées comme fin en soi et avec elles l’idée d’autonomie, inversant les rapports entre les sujets (qui incarnent ces libertés) et ces mêmes libertés. Ce n’est plus l’individu qui est une fin en soi mais la liberté. On comprend mieux pourquoi la liberté et l’autonomie sont si souvent utilisés dans la sémantique relative à la promotion de la « mort sur ordonnance », réveillant ainsi l’égocentrisme de chacun.

Reproduire l’expérience du monde en une vie et réduire la dignité humaine à une simple capacité, comme semble le suggérer Kant (la dignité kantienne « est exclusivement la capacité d’agir moralement en dehors de déterminations empiriques, et sensibles, de la volonté »), s’est réduire l’Homme à son « faire ». Quid de l’être, et de l’être humain qui supplante invariablement toutes ses fragilités dans une permanence vertigineuse ? Car en l’homme il y a l’Homme, l’idée d’une universalité qui le dépasse. Cette affirmation de Kant revient aussi, à mon sens, à renvoyer l’Homme dans un idéal de virginité face au monde (un paradis terrestre par définition perdu) pour le lancer dans une quête stérile tout au long de sa vie, sans rien retirer de ses expériences, et noircissant sans cesse un tableau qu’un autre viendra aussitôt effacer. Un homme sans racines est un homme qui a perdu le sens. Le sens de sa dignité ?

Plus concrètement, « mourir dans la dignité » au nom de la suprême autonomie reviendrait à déterminer un degré acceptable « d’autonomie », qui légitimerait le choix de mourir ou non. Aussi, doit on respecter aveuglément le choix d’une personne d’agir avec autonomie alors même qu’elle souhaite la destruction de son existence ? Une idée faussement altruiste consiste à affirmer qu’il est égoïste de souhaiter la poursuite de l’existence d’une personne alors même qu’elle souffre et demande sa propre mort. Je pense pour ma part le contraire. Répondre à cette demande, sous prétexte de « respecter l’autonomie », est pour le coup égoïste et représente une fuite devant l’accompagnement à la fin de vie qui devrait être prodigué, appuyé par une recherche et un investissement dans des solutions tels que les soins palliatifs, pour soulager la souffrance et élever la personne au delà de sa maladie. Là est le vrai respect face à la vie finissante. En diabolisant tout opposant à l’euthanasie, cela aboutit à ne plus remarquer qu’agir humainement ne consiste pas dans le fait de pousser la personne au bord du gouffre, mais dans l’acte de l’aider avec humilité, et parfois douloureusement, à partir en paix, sans fuir ce qui effraie.

4) Essence de l’Homme et maîtrise de la nature

L’Homme est en interface avec son environnement. Une écologie en deçà de sa dignité semble se développer. Cela mérite de s’y intéresser quelques instants en revenant, avant tout, à ce qui caractérise l’Homme.

A partir du moment où la dignité renvoie à la considération due à la personne parce qu’elle est humaine, il y a dans la dignité la notion d’universalité (« tous les membres de la famille des êtres humains »). Cette dignité fait partie de l’essence de l’Homme autrement dit, de ce qui le constitue fondamentalement bien au delà de sa seule intelligence. Elle fait partie intrinsèquement de sa nature et n’accepte ni exception ni degré. De même que nous ne sommes pas plus ou moins humain en fonction de divers critères, nous n’avons pas en nous plus ou moins (ou absence totale) de dignité.

L’Homme, seul vivant capable de s’interroger sur le mystère de son existence au monde et de sa création à travers les sciences, la philosophie et la religion (théologie etc.), seul vivant capable de transcender sa seule existence (et l’art en est une illustration) se place ainsi au-dessus du règne animal. Ce n’est donc pas en vertu d’une « dignité animal » que l’Homme doit respecter l’animal, la vie humaine n’ayant aucune commune mesure avec celle des animaux. Mais c’est en raison de la dignité humaine que l’Homme doit orienter son agir à la hauteur de ce qu’il est (voir partie II. 5. « Dignité humaine et comportements indignes »). Ainsi, l’Homme a une responsabilité d’autant plus grande envers l’environnement parce qu’il a une intelligence supérieure et une capacité d’action pouvant avoir un impact majeur. Cette façon de maîtriser l’environnement doit donc s’ordonner à sa propre dignité, autrement dit : ses actes doivent être à la hauteur de la grandeur humaine.

Pour reprendre la considération catholique de la dignité humaine (et nous avons remarqué que cette définition a quelque chose d’universelle, au delà du religieux), l’Homme est digne car créé à l’image de Dieu. Nous mesurons ici toute la responsabilité qui est confiée à l’Homme dans la maîtrise de son agir à la mesure de sa grandeur humaine. Cette responsabilité est celle envers notre prochain, à considérer comme l’égal de soi, mais aussi celle de la Création qui nous est confiée : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. » (Livre de la Genèse). La maîtrise de notre environnement doit donc être ordonnée à l’Homme.

Nombreux sont ceux qui, perdant confiance en l’Homme face à ses actes parfois indignes, appellent à revenir à une écologie qui fait de la nature la seule entité à adorer et des hommes, les nuisibles trop nombreux à éliminer. Outre le fait que la notion de peuplement ne renvoie pas en soi à un manque d’espace mais à un déséquilibre dans l’exploitation de nos ressources, nous percevons ici un retour primitif à la vénération de la nature comme nos ancêtres vénéraient la déesse Gaïa, personnification de la terre. Des films comme Avatar vont même jusqu’à imaginer une société adorant un arbre (l’ « Arbre des Âmes »). Une brève recherche sur internet nous apprend que : « L’Arbre des Âmes […] est un arbre géant semblable à un Saule Pleureur, réputé pour être le sanctuaire le plus sacré des Na’vis, puisqu’ils peuvent y avoir leurs connexions les plus fortes avec Eywa sur tout Pandora » « Eywa est la divinité des Na’vi, ils croient qu’Eywa garde l’équilibre de l’écosystème de Pandora, elle est une référence à l’Hypothèse Gaïa. » (source). Il s’agit ici de supprimer toute référence à une écologie plaçant l’Homme dans une condition responsable face à la nature que Dieu lui a confié et agissant à la hauteur de cette mission (agissant dignement). L’écologisme archaïque créer ainsi de nouveaux dieux qui déchoient l’Homme de sa place si noble pour le soumettre à la faune et la flore. Pour le coup, c’est loin d’être à la hauteur de la l’Homme, capable du pire mais aussi du meilleur.

5)  Dignité humaine et comportements indignes

Il convient donc de différencier la dignité humaine de comportements ou situations indignes. Si l’humain reste digne par nature, il peut se heurter à certaines situations qui ne sont pas à la hauteur de sa condition humaine (notamment la question des logements indécents) et peut lui-même agir d’une façon qui n’est pas appropriée ou qui n’est pas le reflet de son humanité. C’est justement parce que sa dignité humaine demeure immuable, que l’on peut déterminer que tel comportement ne s’élève pas jusqu’à cette grandeur inscrite en lui. Pour le Larousse, « indigne » « se dit d’une action, d’un comportement qui n’est pas en rapport avec la valeur de quelqu’un. » ou encore « qui n’est pas digne de sa fonction, de son rôle, en raison de la façon dont il s’en acquitte. » Il y a en lui comme un invariant (sa dignité) qui fixe naturellement ce qui est licite ou non, morale ou immoral. C’est cet invariant qu’il s’agit de rétablir et d’écouter, au risque sinon d’agir de plus en plus indignement, ne sachant plus ce qu’est la dignité. Pour autant, rien n’empêche pour la personne que son comportement soit à nouveau digne de ce qu’il est et/ou de son rôle.

6) Le temps de la mort

Partant de ces états de faits, l’expression « mourir dans la dignité » n’est pas appropriée. Nous pourrions plutôt dire « mourir dignement », à condition d’entendre « d‘une manière qui inspire le respect, qui convient » (Larousse) autrement dit, d’une façon qui convient à la grandeur de l’Homme. Mourir dignement s’est mourir à la fois en tant qu’Homme (digne par nature) mais d’une manière qui respecte son humanité. Peut-on affirmer que l’euthanasie (comme la société l’entend) respecte l’humanité des personnes à partir du moment où elle met fin à cette vie humaine réduite à sa seule déficience ?

Du côté des proches, que serait le temps de la mort ? Celui du deuil qui ne peut se faire que dans l’apaisement. Mais là encore, la mort est pressée, la vie restante est jugée inutile, ces heures précieuses où l’Homme peut dire, peut comprendre tant de choses et peut encore aimer sont bafouées. La vie est réduite à sa souffrance, celle là même que l’on prétend fuir en précipitant le temps de la mort. Mourir dignement s’est pourtant prendre le temps de dire adieu, sans précipiter un départ de peur de « déranger ».

Il me semble que notre société, dans sa précipitation, ne prend plus le temps de marquer et de reconnaître avec humilité la fragilité humaine. La performance et avec elle l’idée d’autonomie (pouvoir faire seul) masquent la réalité de l’Homme qui, à la fin de sa vie ou en situation de handicap, ne peut plus (être performant), ni être pleinement acteur en société. Affirmer le contraire, affirmer l’autonomie comme valeur centrale, est un mensonge. Où est l’ « être » qui supplante le « faire » ?

De plus, poser l’Homme en tant que maître de sa vie et de sa mort c’est peut-être insinuer qu’il en est l’auteur, qu’il en est le seul décisionnaire et qu’il maîtrise l’entièreté des mystères de son existence. Là encore c’est un mensonge, une volonté d’omnipotence telle que la Genèse (« vous serez comme des dieux ») l’a illustrée. C’est sans doute aussi l’inscription dans notre être profond que nous avons connu un « point » de comparaison nous dépassant complètement et que, par orgueil (ou tristesse de l’avoir perdu), nous tentons vainement de reproduire.

Le grand tabou de la mort, de ces cimetières évincés de nos villes, de cette mort avec laquelle on joue tant mais que l’on n’ose pas affronter dans sa réalité (il est là le vrai tabou : le réel) est bien plus flagrant ici. Il s’agit presque de se considérer vainqueur en devançant la mort, de ne plus voir qu’elle est partie constituante de l’humanité, et de ramener une fois de plus et de façon nombriliste cette dure réalité à un « choix » individualiste.

Finalement, le temps de la mort, et toute fragilité humaine, seraient un temps d’humilité, un temps où l’on reconnaît que l’on ne maîtrise rien, que l’on ne connaît pas même l’au-delà de notre existence corporelle…

Pour terminer, il convient une fois de plus de mettre en garde contre une société qui refuse la fragilité humaine, la souffrance, qui refuse sa propre humanité. Dans ce désir illusoire d’humanité parfaite, elle semble faire le tri entre la vie idéale (sans handicap, en bonne santé et performante) consommatrice de richesses, et les malheureux qui s’en éloignent. Force est de constater que nombre de ces personnes fragiles sont de plus en plus évincées, voire éliminées en début de vie et pousser vers la sortie à la fin… La plus grande hypocrisie étant sans doute de faire croire qu’il s’agit là d’un acte libre et autonome, émanant des sujets fragilisés eux-mêmes… S’interroger sur le caractère réellement humain d’une personne, se demander si sa vie vaut la peine d’être vécue lorsqu’elle ne « peut plus rien », est rarement gage de bonnes intentions envers l’autre. Il semble urgent de réfléchir en profondeur sur la dignité humaine et de ne pas répéter cette réalité comme une formule incantatoire vidée de son sens. Il s’agit d’en mesurer toute la réalité et toute la portée appliquée aux situations les plus extrêmes. Par exemple, lorsque la personne qui nous fait face, fortement éloignée de notre propre corps humain et de ses potentialités, dénuée du « pouvoir », du « faire » et de l’ « autonomie », nous renvoie invariablement à notre propre dignité par sa dignité à elle, comme le miroir de nous même qui nous fait – être – humain…

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